Le procès de Fouquet donna lieu à un grand nombre de chansons où éclate la haine contre le gouvernement et les réformes qu'il tentait. On les trouve dans les recueils du temps et dans le Nouveau Siècle de Louis XIV (t. II). En voici une qui ne brille pas par la poésie, mais qui résume assez nettement l'opinion qu'on se formait alors des juges et des mobiles qui les faisaient agir. Elle fut composée aux fêtes de Noël 1664[1614]:
1
A la venue de Noël
Chacun se doit bien réjouir,
Car Fouquet n'est point criminel;
On n'a pu le faire mourir.
2
Quand, par ses malices, Berryer
Dedans l'abîme l'attira,
Il étoit dans un grand bourbier,
Mais d'Ormesson l'en retira.
3
Sainte-Hélène fort s'emporta
Quand il se mit à rapporter,
Et le premier il protesta
Qu'il le falloit décapiter.
4
«J'ai, dit-il, un double argument,
Messieurs, pour fonder mon avis;
L'un est: Je serai président[1615],
L'autre est dedans la loi, Si quis.»
5
«[O grand] Dieu [s'écria Pussor],
Qu'il est profond [qu'il est savant]
En peut-on trouver un plus fort
Pour régir le sénat normand?
6
«Mais, messieurs, ajoutons encor
Un troisième raisonnement,
Par où je conclus à la mort,
Et non pas au bannissement.
7
«Quand d'ardoise il couvrit un toit,
L'autre de tuiles seulement,
Fut-ce pas pour tromper le roi?
Répondez à cet argument[1616].»
8
«Il est fort bon,» dit Gisaucour.
Et Ferriol pareillement:
«Messieurs, admirons son discours
Et le suivons aveuglément.»
9
Hérault dit: «Vous n'avez pas tort,
Et quand il n'auroit fait que Vaux,
N'est-il pas bien digne de mort
D'avoir tant dépensé en eaux?»
10
«Pour moi, je n'y répugne pas,
Ajouta le petit Noguès;
Car je prétends l'évêché d'Acqs (de Dax)
Pour mon frère le Béarnès.»
11
Roxante (Roquesante), assuré Provençal
Se mit alors en grand émoi,
Et dit: «Messieurs, vous faites mal,
Quand vous tronquez ainsi la loi.»
12
Il leur expliqua donc la loi,
D'une très-savante façon,
Disant: «Messieurs, une autre foi
Apprenez mieux votre leçon.»
13
La Toison, sitôt qu'il finit,
En faveur de Fouquet parla,
Et ne voulut pas qu'on punît
En lui les crimes de Sylla.
14
La Baulme vint à son secours
Et suivit le grand d'Ormesson;
Quelqu'un m'a dit que son discours
Fut très-petit, mais qu'il fut bon.
15
Verdier s'emporta là-dessus,
Et par maint auteur allégué
Il leur prouva que tout au plus
Il devoit être relégué.
16
«Mais pour ces messieurs contenter,
Dit raillant le grand Massenau[1617],
Si l'on faisoit décapiter
Les Mirmidons qui sont à Vaux?»
17
«Je ne leur ferai point de mal,
Non plus qu'à Fouquet», dit Moussy
« Ni moi», dit M. Catinat,
«Ni moi,» dit Le Féron aussy.
18
«Je sais bien, dit Brillac, par où
Nous mettre, messieurs, tous d'accord;
Qu'on lui mette la corde au cou,
Mais que l'on ne serre pas fort.»
19
«La corde au cou! cria Regnard,
Je crois que vous n'y pensez point.»
«Dieu nous préserve, dit Besnard,
D'un ministre la torche au poing!»
20
Poncet ne montra point de fiel,
Comme avoit fait Pussort;
Mais par un discours tout de miel
Conclut doucement à la mort.
21
Monsieur le prévôt des marchands[1618]
Ne parut pas si modéré;
Ce n'est pas qu'il soit trop méchant,
Hais Fouquet l'a voit ulcéré:
22
«En raisonnements superflus
Je ne veux point perdre de temps.
Ni combattre des corrompus,
«Des lâches et des ignorants.
23
Pontchartrain dit: «Ces nouveaux noms
Nous conviennent bien moins qu'à toi;
Tes rentes et tes pensions,
Tes procès-verbaux en font foi.»
24
Si Séguier eut raison ou tort,
Je ne déclarerai pas ce point.
Je l'honore et révère fort;
C'est pourquoi je n'en parle point.
25
Mais, pour finir notre chanson,
Que chacun se mette à crier:
«Gloire soit au grand d'Ormesson
Et le diable emporte Berryer!»
conduite de louis xiv a l'égard du rapporteur du procès de fouquet.
Nous avons vu (p. 439) que la résistance d'Olivier d'Ormesson aux volontés hautement manifestées de la cour entraîna sa disgrâce. Cependant on ne trouve rien, dans son Journal, qui puisse justifier une anecdote racontée par la Hode, dans son Histoire de Louis XIV[1619] et répétée par M. de Sismondi, dans son Histoire des Français[1620]. D'après ces écrivains, Louis XIV aurait personnellement sollicité Olivier d'Ormesson, pour ce qu'il appelait son affaire, et d'Ormesson lui aurait répondu: «Sire, je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront.» Dans la suite, Olivier d'Ormesson, sollicitant pour son fils le titre de maître des requêtes, le roi lui aurait dit: «Je ferai ce que mon honneur et ma conscience me suggéreront.» Rien n'est moins vraisemblable que ce récit. Il n'était pas dans le caractère de Louis XIV de descendre à des sollicitations personnelles, ni dans celui d'Olivier d'Ormesson de répondre au roi avec une hauteur insolente.
Au lieu de ces anecdotes, le Journal d'Olivier d'Ormesson donne un récit détaillé de la démarché qu'il lit près du roi quelques jours avant la mort de son père, et lorsque déjà l'on désespérait de sa vie[1621]. «M. Pelletier[1622] m'écrivit qu'il étoit bon d'aller voir le roi et M. Colbert. A midi, je montai en carrosse pour aller voir M. Colbert; je ne le trouvai pas, et l'on me dit qu'il dineroit au Louvre. Je fis écrire mon nom. De là, je fus au Louvre. Étant monté par la petite montée, à cause que la reine loge dans l'appartement du roi, je demeurai quelque temps dans un petit cabinet par où le roi devoit passer sortant du conseil. Mais ayant pensé que M. Colbert me verroit en sortant, je descendis dans l'appartement de la reine mère[1623], où je reçus accueil de tous ses officiers; et l'huissier ayant dit mon nom, madame de Beauvais[1624] me vint quérir où j'étois pour me présenter à la reine-mère. J'entrai dans la chambre, et lui fis une profonde révérence. Elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon père, me dit qu'elle se souvenoit toujours de Calais quand elle me voyoit; que j'y servois fort bien[1625]; me parla du feu des halles, et enfin me témoigna beaucoup de bonté.
«M. le Prince étoit au coin de la cheminée, qui me fit, des yeux, bien de l'amitié, et enfin coula le long du paravent pour s'approcher de moi, et me dit; «Je vous ai fait faire compliment de ma part, et je suis bien aise de vous assurer moi-même de mes services et de l'estime que j'ai pour vous.» Je lui répondis par une profonde révérence.
«Je sortis incontinent, crainte de perdre l'occasion de parler au roi. Étant dans le cabinet, le roi vint; je me présentai à lui. Il me demanda: «Comment se porte votre père?» Je lui dis qu'il n'avoit point de mauvais accident; mais son grand âge et son mal nous donnoient bien de la crainte. Il me demanda encore, marchant toujours, s'il avoit de la fièvre. Lui ayant dit qu'il en avoit peu, voyant que je suivois, il s'arrêta sur la porte de la chambre de la reine mère; je lui dis que mon père m'avoit commandé d'avoir l'honneur de remercier Sa Majesté de la bonté avec laquelle il avoit reçu la très-humble prière qui lui avoit été faite par M. l'évêque d'Agen[1626] de me conserver la grâce qui lui avoit été accordée, et dont il avoit trouvé bon qu'il le remerciât; que je suppliois en mon particulier Sa Majesté de me continuer l'honneur de ses bonnes grâces. Le roi me répliqua: Quand vous les mériterez, je vous les accorderai volontiers.» Et aussitôt il entra dans la chambre, et moi je me retirai. La sécheresse de cette réponse laissait peu d'espoir à Olivier d'Ormesson, et en effet la place de son père fut donnée à Poncet[1627], un des juges de Fouquet. Il sollicita, avec aussi peu de succès, comme le prouve son Journal, plusieurs autres places qui devinrent vacantes au conseil d'État. Jamais Louis XIV ne lui pardonna l'indépendance dont il avait fait preuve comme rapporteur du procès de Fouquet.
la chambre de justice continue le procès des financiers après la condamnation de fouquet.