En 1659, Fouquet accorda à la Fontaine une pension annuelle de mille francs, à condition qu'il lui enverrait une pièce de vers pour le payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit à cet engagement dans une pièce adressée à Pellisson; il était alors dans toute l'ardeur de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que généreux, qui encourageait avec une grâce délicate et se disait l'obligé de ceux qu'il enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de ses engagements.

Je vous l'avoue, et c'est la vérité,
Que monseigneur[616] n'a que trop mérité
La pension qu'il veut que je lui donne.
En bonne foi, je ne connais personne
A qui Phébus s'engageât aujourd'hui
De la donner plus volontiers qu'à lui;
Son souvenir qui me comble de joie
Sera payé tout en belle monnoie
De madrigaux, d'ouvrages ayant cours.
Cela s'entend, sans manquer de deux jours
Aux termes pris, ainsi que je l'espère.
Cette monnoie est sans doute légère.
Et maintenant peu la savent priser;
Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser.
Plût aux destins, amis de cet empire,
Que de l'épargne[617] on en pût autant dire!
J'offre ce fonds avec affection;
Car, après tout, quelle autre pension
Aux demi-dieux pourrait être assinée[618]?
Pour acquitter celle-ci chaque année,
Il me faudra quatre termes égaux:
A la Saint-Jean, je promets madrigaux
Courts et troussés, et de taille mignonne,
Longue lecture en été n'est pas bonne;
Le chef d'octobre aura son tour après;
Ma muse alors prétend se mettre en frais.
Notre héros, si le beau temps ne change,
De menus vers aura pleine vendange.
Ne dites point que c'est menu présent;
Car menus vers sont en vogue à présent.
Vienne l'an neuf, ballade est destinée:
Qui rit ce jour, il rit toute l'année.
Or la ballade a cela, ce dit-on,
Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton.
Pâques, jour saint, veut autre poésie:
J'enverrai lors, si Dieu me prête vie;
Pour achever toute la pension,
Quelque sonnet plein de dévotion:
Ce terme-là pourrait être le pire,
On me voit peu sur tels sujets écrire;
Mais tout au moins je serai diligent,
Et si j'y manque, envoyez un sergent;
Faites saisir, sans aucune remise,
Stances, rondeaux, et vers de toute guise;
Ce sont nos biens: les doctes nourrissons
N'amassent rien, si ce n'est des chansons.
Ne pouvant donc présenter autre chose,
Qu'à son plaisir le héros en dispose.
Vous lui direz qu'un peu de son esprit
Me viendrait bien pour polir chaque écrit.
Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre;
Et je prétends, sans un seul en rabattre,
Qu'au bout de l'an le compte y soit entier:
Deux en six mois, un par chaque quartier.
Pour sûreté, j'oblige par promesse
Le bien que j'ai sur le bord du Permesse,
Même au besoin notre ami Pellisson
Me pleigera[619] d'un couplet de chanson.
Chanson de lui tient lieu de longue épître;
Car il en est sur un autre chapitre.
Bien nous en prend; nul de nous n'est fâché
Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché.
A mon égard, je juge nécessaire
De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire.
C'est celle-ci: j'ai donc intention
De retrancher toute autre pension,
Celle d'Iris même[620]; c'est tout vous dire;
Elle aura beau me conjurer d'écrire,
En lui payant, pour ses menus plaisirs,
Par an trois cent soixante et cinq soupirs
(C'est un par jour, la somme est assez grande).
Je n'entends point après qu'elle demande
Lettre ni vers, protestant de bon cœur
Que tout sera gardé pour monseigneur.

La Fontaine était sincère lorsqu'il prenait cet engagement, et il l'exécuta d'abord avec scrupule. La première échéance de la rente qu'il devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya exactement et largement sa dette. Ce fut à madame Fouquet, femme du surintendant, qu'il adressa sa ballade:

Comme je vois monseigneur votre époux
Moins de loisir qu'homme qui soit en France,
Au lieu de lui, puis-je payer à vous?
Serait-ce assez d'avoir votre quittance?
Oui, je le crois; rien ne tient en balance
Sur ce point là mon esprit soucieux.
Je voudrais bien faire un don précieux;
Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire,
Sur ce papier promenez vos beaux yeux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!
Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous
Les Muses font en ce lieu résidence;
Si leur ai dit, en ployant les genoux,
Mes vers voudraient faire la révérence
A deux soleils de votre connaissance,
Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux
Que celui-là qui loge dans les cieux.
Partant, vous faut agir dans cette affaire,
Non par acquit, mais de tout votre mieux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!
L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux
(Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance):
Espérez bien de ses yeux et de nous.
J'ai cru la Muse; et sur cette assurance
J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance.
Commandez donc, en termes gracieux,
Que, sans tarder, d'un soin officieux,
Celui des Ris qu'avez pour secrétaire
M'en expédie un acquit glorieux.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!
envoi
Reine des cœurs, objet délicieux,
Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux
Nommés Paphos, Amathonte et Cythère,
Vous qui charmez les hommes et les dieux,
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Ce fut Pellisson qui donna la quittance du quartier de rente payé par la Fontaine. Il la fit en vers et en double expédition; l'une est une quittance publique par-devant notaire, et l'autre une quittance sous seing privé. Voici la première:

Par-devant moi, sur Parnasse notaire,
Se présenta la reine des beautés
Et des vertus le parfait exemplaire,
Qui lut ces vers, puis les ayant comptés,
Pesés, revus, approuvés et vantés,
Pour le passé voulut s'en satisfaire;
Se réservant le tribut ordinaire,
Pour l'avenir, aux termes arrêtés.
Muses de Vaux, et vous leur secrétaire,
Voilà l'acquit tel que vous souhaitez.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

La quittance sous seing privé continue ces jeux d'esprit:

De mes deux yeux, ou de mes deux soleils,
J'ai lu vos vers, qu'on trouve sans pareils,
Et qui n'ont rien qui ne me doive plaire.
Je vous tiens quitte et promets vous fournir
De quoi partout vous le faire tenir,
Pour le passé, mais non pour l'avenir.
En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Le second terme, celui d'octobre, commence à peser à la Fontaine. Il aimait avec délices le sommeil et la paresse; il ne rimait qu'à ses heures et sur des sujets de son choix. La contrainte lui était odieuse; il me semble qu'elle se trahit dans la ballade qu'il adressa à Fouquet pour son nouveau payement. Il y a toujours de la finesse et de la malice; mais, si je ne me trompe, on y sent l'effort:

Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajoutés,
Sans point d'abus, c'est ma tâche complète;
Mais le mal est qu'ils ne sont pas comptés:
Par quelque bout il faut que je m'y mette.
Puis, que jamais ballade je promette!
Dussé-je entrer au fin fond d'une tour.
Nenni, ma foi, car je suis déjà court;
Si que je crains que n'ayez rien du nôtre;
Quand il s'agit de mettre une œuvre au jour.
Promettre est un, et tenir est un autre.
Sur ce refrain, de grâce, permettez
Que je vous conte en vers une sornette.
Colin, venant des Universités,
Promit un jour cent francs à Guillemette.
De quatre-vingts il trompa la fillette,
Qui, de dépit, lui dit, pour faire court:
Vous y viendrez cuire dans notre four!
Colin répond, faisant le bon apôtre:
Ne vous fâchez, belle, car en amour
Promettre est un, et tenir est un autre.
Sans y penser, j'ai vingt vers ajustés,
Et la besogne est plus qu'à demi faite.
Cherchons-en treize encor de tous côtés,
Puis ma ballade est entière et parfaite.
Pour faire tant que l'ayez toute nette,
Je suis en eau, tant que j'ai l'esprit lourd;
Et n'ai rien fait, si par quelque bon tour
Je ne fabrique encore un vers en ôtre;
Car vous pourriez me dire à votre tour:
Promettre est un, et tenir est un autre.
envoi
O vous, l'honneur de ce mortel séjour,
Ce n'est pas d'hui que ce proverbe court;
On ne l'a fait de mon temps ni du vôtre:
Trop bien savez qu'en langage de cour
Promettre est un, et tenir est un autre.