Il lui fust signifié le mardy au matin, dix-neufiesme d'octobre, qu'il eust à faire testament de deux mille ducats, et qu'il se disposast pour souffrir la mort dans trois jours consecutifs. Il donna mille embrassemens à celuy qui luy apporta ceste nouvelle, le remerciant du bonheur qu'il luy apportoit pour sortir si promptement d'une si miserable vie et pour voir la fin de ses travaux; de rechef il impetra très affectueusement la misericorde de Dieu, disposa aussi de son âme au mieux qu'il luy fut possible, s'apprestant comme bon chrestien à la dernière heure. Le jour venu, il ne cessa de se discipliner, sans prendre aucune refection, pleurant tousjours ses fautes devant un crucifix et un image de la saincte mère Therèse de Jesus, au quel il avoit une singulière devotion; il pria que l'on luy portast devant luy jusques à la mort. Ce dit jour il deschargea le sergent Juan de Gusman, condamné avec luy à la mort pour l'assassinat de Francisco de Xuara, et confessa qu'il avoit donné une memoire signée de Sa Majesté au dit sergent, laquelle estoit fausse, et depuis luy avoit ostée et rompue.
Le mercredy de relevée, par un decret du conseil des ordres, un religieux et un chevalier de S.-Jacques lui allèrent arracher l'ordre du dit S.-Jacques, acte le quel il regretta grandement, et neantmoins le laissa prendre avec une grande patience; toutesfois il dit qu'il eust bien desiré mourir avec le dit ordre, et que jamais on ne l'avoit osté à ceux qui avoient commis de pareils crimes.
Il fut publié par la ville, et enjoint à tous sergens royaux et à tous ceux de la cour de monter à cheval et leur trouver le jeudy à la place publique. A icelle heure la dite place se trouva vide de plusieurs estats qui y estoient, à cause qu'en ce lieu on y vend les fruicts, et n'y avoit rien qu'un eschaffaut haut, grand et large, et au milieu une chaise de bois couverte de noir, qui par après fut descouverte, pour eviter l'esmotion du peuple, le quel en murmuroit, et ne vouloit que on lui fist tant d'honneur. En la dite place, et par toutes les rues où il devoit passer, il se trouva si grande quantité de peuple que c'estoit chose impossible de le pouvoir nombrer.
A unze heures et demie du matin, estoit attendant à la porte du logis de dom Rodrigo, les croix des deux confrairies qui ordinairement accompagnent toutes personnes que l'on execute, et plus de soixante et dix sergens à cheval. Il descend donc en bas, accompagné de 4 religieux cordeliers, 4 de la Trinité, 4 augustins, 4 carmes et 4 penitens des carmes, et avoit vestu une robe de deuil et chaperon en forme de babelou, le tout de baguette, avec la face descouverte, laquelle il montra assez venerable et de bonne presence, les cheveux jusques sur les espaules, (d'autant que depuis le temps qu'il avoit esté prisonnier il ne s'estoit fait couper son poil), et la barbe jusques à l'estomach.
Avant que de monter sur la mulle, laquelle l'attendoit caparaçonnée et couverte d'une housse de baguette noire, il fit le signe de la croix par deux fois, et print un crucifix en sa main, et d'un grand courage se mit le chaperon, pour n'avoir le visage decouvert, et baisoit fort souvent le crucifix; et auparavant que sortir de la maison fit autre signe de la croix et sortit de sa porte, assisté à ses costez de deux sergens, et devant lui marchoient les croix et bannières des deux confrairies; en sortant à la rue, jetta ses yeux partout, et contempla la grande quantité de populace qui l'attendoit, et jetta sa veüe au ciel, fut de cette sorte l'espace de deux credo, et rejetta ses yeux sur le crucifix, jamais ne les leva jusques à estre arrivé à l'eschafaux. Son confesseur lui donnoit courage, et lui respondit: A la bonne heure, mon père, car je ne manque de courage à souffrir la mort, d'autant que mon sauveur Jesus-Christ l'a endurée pour moi plus honteusement. Allons donc au nom de Dieu. Puis que Sa Majesté le veut, je vay très content accomplir sa volonté, et payer les excez de mes enormes pechez et offenses. Puis, rejettant les yeux sur le crucifix, le baisant en commemoration de celuy qui nous a rachetez, lui demanda pardon et misericorde. Il eut toujours le courage si grand, que, mesmes ceux qui pensoient, par quelque pieux discours, le consoler en ses grandes afflictions, il les encourageoit et les consoloit luy-mesmes, desprisant les grandeurs et vanitez de ce monde, les figurant comme une ombre ou une fumée au prix de celles de la beatitude eternelle, tellement qu'il attiroit le peuple à si grande compassion, qu'ils avoient plus de doleance de son infortune qu'il n'avoit luy-même à la mort que il alloit librement souffrir. Aussi ceste generosité, que les plus offensez remarquèrent en luy, servit d'eau pour esteindre le feu de leur animosité. L'executeur des hautes sentences criminelles luy menoit lui-mesme sa mule par la bride, estant l'ordre et la coustume du dit païs quand c'est quelque homme de qualité qui a acquis quelque supresme degré, ainsi que cestuy-cy avoit; et, commençant à marcher ce funèbre arroy (bien que la multitude du peuple les empeschât assez), le crieur public, à son accoustumée, commença à s'escrier tout haut, à prononcer sa sentence, avec les crimes qu'il avoit miserablement commis, disant ainsi:
«Voicy la justice que fait faire le roy nostre sire à cet homme, pour en avoir fait massacrer miserablement un autre, commetant delicts d'assassinat, et avoir esté coupable en la mort de plusieurs personnes de remarque, soit pour en avoir commis plusieurs et diverses offences, lesquelles ne doivent estre declarées, et sont reservées en secret dans le procès, pour lesquelles il est condamné à estre degorgé pour son chastiment, afin qu'il puisse servir d'exemple à ceux qui commettront un tel excez; qui tel fera, ainsi le payera.»
Il arriva à l'échafaud. Le père maistre frère Gregoire de Pedroza, de l'ordre de S.-Hierosme, predicateur de Sa Majesté, et grand ami de Rodrigo. Il monta premierement tous les religieux, et lui avec quelques uns, se decouvra du chaperon, et montra son visage encore avec la mesme miserable gravité seigneurialle; il fut quelque temps à parler au dit père Pedroza sur les bras de la chaise, pendant que tous les religieux estoient à genoux, et lui faisoient la prière et recommandation de son âme. Il se reconcilia de rechef avec un grand courage, print congé de tous, et s'est assis dans la chaise, donnant permission à l'executeur afin qu'il lui liast les bras, pieds et le corps, et lui-mesme denoua les cordons de sa fraise, ce que après l'executeur lui osta tout à fait, lui demandant pardon. Dom Rodrigo l'embrassa, et approcha par deux fois sa joüe auprès de la sienne et lui donna, lui disant qu'il estoit son plus grand amy; et, se descouvrant fort bien la gorge pour recevoir le coup, de rechef il s'offrit à Dieu, adorant le crucifix avec une douleur amère et repentance de ses pechez, pendant que l'executeur lui accommoda un bandeau de taffetas devant ses yeux, et, lui renversant la tête sur le dossier de la chaise, lui coupa la gorge[58], rendant en un même instant l'âme à son createur, sans que le corps fist aucun mouvement[59], ce qui encourageoit tous les assistans à faire prières et oraisons pour luy, ce que firent aussi les religieux, et ne se peut ennombrer les cris et lamentations du peuple de voir un si horrible spectacle, considerant les deux extresmes degrez où la fortune l'avoit reduit.
Incontinent après, le corps fut delié et mis sur une bayette noire; deux carreaux de dueil estoient sur l'eschaffaux, qui servirent à cet effet; son visage ne fut couvert, mais tout le reste de son corps le fut de la mesme estoffe, qui fut mise dessous luy. Un crucifix fut mis dessus son estomach, et quatre flambeaux furent mis à ses costez; plusieurs officiers de la justice y faisoient une soigneuse garde, et tout incontinent il fut publié à son de trompe de n'enlever ce dit corps sur peine de la vie jusque à ce que le sieur president en eust ordonné. Il fut veu et visité de plusieurs personnes pour voir s'il etoit mort entierement, et estoient auprès de luy grande quantité de prestres et religieux, lesquels, par grande devotion, faisoient à Dieu prières et oraisons pour son âme. Sur le soir il fut donné permission de l'enterrer, où il s'assembla très grande quantité du clergé et religieux, avec des flambeaux dont on se sert en ce pays au lieu de torches, et s'apprestoit-on à faire de grandes solennitez pour l'enterrement d'un personnage tel qu'il estoit; mais il vint un commandement et deffence que aucun ne l'eust à assister au dit enterrement, et ne fust permis à aucune personne de le descendre pour l'ensevelir honorablement, et fut enseveli par les deux femmes qui ordinairement ensevelissent les criminels. Ses vestemens furent delivrez à l'executeur par les officiers de la justice. Il fut depouillé devant tout le peuple; je ne sçay cœur si dur qui n'en eust eu pitié. Par dessus une tunique blanche il luy fut mis la robbe d'un cordelier, parce que c'est la coustume du pays que, lors qu'on ensevelist une personne, s'il a devotion à quelque religion, on lui met une robbe des dits religieux avec luy. Il ne fut mis dans un coffre, ains dans la mesme bière de sa parroisse, et fut couvert avec la même bayette noire, et porté sur les espaules par les six frères d'Anton Martin, qui sont ceux qui portent les executez. Deux croix des confraires de la Paix et de la Misericorde l'accompagnèrent; six pauvres avec six flambeaux, et quatre prestres de la parroisse, et le portèrent sans qu'on sonnast aucune cloche au monastère des Carmes penitens, où il requist estre inhumé au capitoire. Ces bons pères avoient tendu leur eglise de noir, et dirent pour luy plusieurs messes et autres prières. Le desaccoustrant de ses vestemens, il fut trouvé une très apre haire. L'acte de la contrition (qui est une image de Nostre Seigneur portant la croix) lui fut trouvé sur son estomach, un chapelet de bois en sa pochette, et tout son corps meurtry et deschiré des grandes disciplines qu'il s'estoit données; d'estre à genoux continuellement, il en avoit de grandes playes. Dieu permist qu'il fust despouillé en public, afin que sa penitence fust reconnue et manifeste.
Voicy un exemple où l'on peut gouster quel est le succez de la felicité humaine, et quel poison c'est que les richesses qui s'y peuvent posseder, car Dieu dispose de l'advenir, et rabaisse assez souvent l'orgueil de ceux qui, eslevez au sommet de quelque dignité, veulent braver sa divinité et mescognoistre la cause dont ils ne sont qu'un petit effet. Dieu veuille mesurer sa misericorde à l'aspresté de sa penitence, et lui donner son paradis! Mandement et execution fut donné contre dom Rodrigue pour deux cens soixante et douze millions cent soixante et deux mil neuf cens soixante et quatre maravedis, qui valent en France 887066 escus, aux condamnations pecuniaires, les joyaux et meubles de la maison appliquez à Sa Majesté, qui ont esté appreciez à cent quatre vingt mil ducats, qui valent 165000 escus.
Il estoit marquis des Sept Eglises, comte de la Oliva, commandeur de Ocana en l'ordre de Sainct-Jacques, capitaine de la garde allemande, concierge de la maison d'Arragon, greffier en la chancellerie de Valladolid, tresorier des ouvrages de la dite ville, grand prevost, et sergent mayeur, concierge de la prison royale, et avoit deux regimens, avec voix et place au conseil, et en la première antiquité; il estoit grand courrier de la dite ville, et avoit un maravedy de chacune bulle de la croisade qui s'imprime à Valladolid, qui se monte à plus de six mil ducats de rente, qui valent, monnoye de France, 5500 escus; aucune personne ne peut demeurer en Espagne sans avoir la bulle; il avoit sa chambre perpetuelle aux comedies de Valladolid, et une autre à la cour de la Orix; il estoit resident de Soria, qui vaut autant qu'eschevin, ayant voix au conseil et assemblées; gardien et patron du monastère de Portacely en Valladolid; il avoit aussi deux regimens en la cité de Plasencia; il estoit gardien de la chapelle royalle du monastère de la Trinité en Madrid. Ses meubles furent prisez à quatre cens mil ducats, qui valent 366666 escus. Il avoit la moitié du butin qu'on apporte des Indes; il avoit le droict du bois du Bresil qui vient à Lisbonne, qui luy valloit 11000 escus de rente, et le roy lui avoit donné que nul ne pouvoit traicter aux Indes en meules de moulin et d'esmouleur que luy, qui luy valloit grand revenu.