Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de mœurs sont les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent, l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers, et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.
Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que les murailles[63].
Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste, ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son esprit.
Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la teneur[65].
«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le cœur des justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.»
En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement, que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes choses;
Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent, qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;
Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment, sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;
Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de la vie desquels ils sont bien esloignez.
Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux abismes les ames emportées de trop grande curiosité.