Je croy qu'il est necessaire que le jour j'eusse ruminé et songé à tout ce qui se passe de bien et de mal en mon temps, et que j'eusse desiré la reformation du mal, dont je ne pouvois venir à bout, puis qu'en songe il m'a semblé qu'il s'est presenté à moy le venerable juge du petit criminel, Me Nicolas, avec sa barbe assez mal peignée et sa fraize à l'espagnolle, empezée de son, qui, en levant la teste avec une parole assez rude et brutine, assisté tant des procureurs de son temps, Carré, Goguier, Mauclerc, Pamperon, Bois-Guillot, Humbelot, que infinis autres qui m'estoient incogneus, qui disoit ce qui en suit:
Et quoy! est-il necessaire de revenir au monde pour reformer ce peuple insolent, lequel j'ay si bien chastié de mon temps, ne leur ayant donné autres viandes plus solides pour leur caresme que des amandes? Et neantmoins c'est tousjours à recommencer. J'espère bien, avant que de partir de ce monde, d'y mettre tel ordre par mes jugemens, qui leur en souviendra. Je viens tenir mes grands jours pour cet effet.
J'ay choisy pour mon greffier un homme assez sage et discret, quoy qu'il soit camus et impotant des deux mambres. Ce que j'en ay faict est affin qu'il tienne pied à boulle, et que sans discontinuation il redige par escrit mes jugemens, pour estre executez par Tanchon, qui à présent n'a nul empeschement, puisque sa femme est mariée ailleurs.
Et vous, l'huissier Cornet, qui autrefois avez eu tant de vogue à la justice de saint Ladre, et qui avez esté, par miracle ou autrement, trente-deux ans sans changer d'habit ny de chapeau, qui sert encores à présent à Pierre Parru, cordonnier de la grosse pantoufle de saint Crespin, je vous ay choisi pour appeler les causes et faire taire les babillards, pour lesquelles appeler vous n'aurez qu'un sol de la douzaine, veu le grand nombre qui se presente à juger, afin que le peuple ne soit point foulé. Or sus, appelez.
—Carré, avez-vous des causes? Plaidez.
—Monsieur le lieutenant, j'aurois besoing de plaider pour moy le premier, afin de me faire donner le moyen d'avoir une robbe et un bonnet, car la mienne est toute deschirée d'avoir esté attiré si souvent à la table Roland[135] par mes parties, aussi que j'ay perdu la pluspart de ma praticque depuis que j'ay fait le voyage de Golgotha. Donnez-moy patience que je sois en meilleur poinct, et cependant faites plaider Goguier.
—Goguier! Goguier!
—Monsieur le lieutenant, il est necessaire, avant que de plaider, de faire une reigle en vostre justice, et que vous ordonniez que l'audiance commencera à quatre heures du matin, que tout le monde est à jeun: car, pour mon regard (ny de plus d'une douzaine de mes compagnons), il nous est impossible de bien reciter ny faire entendre le faict de nos parties depuis huict heures du matin jusques à neuf heures au soir, que nous avons l'esprit preoccupé du son des pots et du remuement des verres[136].
—Ho, ho! par saint Lopin, si vous me faschez, je donneray licence aux parties de plaider sans vous, et feray ma justice consulaire, puisque vous coustez plus à saouler, que le fonds du procès ne vaut. Sus, sus, donnez tout à vostre ayse; chancelez comme de coustume; parlez du coq à l'asne avec le plan: je ne veux plus vous escouter; et vous, parties, plaidez distinctement les uns après les autres, sans vous confondre.
—Monsieur le lieutenant, nous nous y opposons; il y a d'honnestes procureurs qui sont revenus de l'autre monde pour gaigner leur vie; ne permettez pas cela.