Le cinquième estoit de huit cens ballots de Gueuses, commandé par le capitaine Parcimonia, et portoit une enseigne assez sale et presque toute en lambeaux, où on lisoit à peine ces mots espagnols: No siempre relumbra el coraçon, qui signifioient en nostre langue que le cœur ne se rencontroit pas plus dans les personnes eclatantes que dans celles qui ne faisoient pas un si grand eclat.
La sixième comprenoit quatre cens caisses de Poincts de Gênes, Poincts d'Aurillac, Poincts d'Alençon, Poincts de Raguse, et quelques autres, qui marchoient sous la conduite d'un etranger nommé Poinct-d'Espagne; leur enseigne estoit de toille de Hollande toute parsemée d'aiguilles et d'espées sans nombre, avec ces mots: De lago alla spada duro passagio, ce qui vouloit peut-estre signifier que pour eux, qui avoient fait à l'aiguille et qui n'habitoient que parmy les femmes, ils estoient difficiles de s'accoutumer aux fatigues de la guerre.
Le septième contenoit douze cens gros paquets de Boutons à queue, tant de canetille que de soie, commandé par le capitaine Agrément, et dans leur enseigne on voyoit la figure d'un homme, l'espée à la main, qui remettoit dans un sac quantité d'argent, dont une grande partie estoit comptée sur une table, avec cette inscription: Si non auro saltem gladio quærenda libertas.
Le huitième estoit composé de cinq cens quaisses de Dentelles escrües, que le lieutenant du colonel Brocard-d'Or commandoit, et l'on voyoit ces mots ecrits: Gia di Vanita, hor di Marte, e siempre serva, se plaignant de ce qu'elles estoient toujours esclaves, ou de Mars pendant la guerre, ou de la Vanité durant la paix.
Quand toutes ces trouppes furent passées, et qu'elles eurent toutes pris leurs postes sur la première ligne, le generalissime donna des ordres pour faire advancer le reste qui devoit composer la seconde; mais une petite Dentelle d'un pouce, qui avoit quelque correspondance à la cour, vint advertir un grand Passement de Flandre, avec lequel elle avait eu quelque intrigue, pour lui avoir autrefois servy de pied, que l'on les venoit attaquer avec tous les canons de l'artillerie, et que, s'ils n'abandonnoient ce poste, deux volées seules estoient capables de les foudroyer. Ce bruit, à quoy elles ne s'attendoient pas, passant aussitost de quaisses en quaisses et de ballots en ballots, jetta une si grande epouvante parmi les soldats Passemens, qu'il fut impossible de les retenir, et que, quelques efforts que purent faire les principaux chefs, ils ne furent pas capables de les arrester: tous se debandèrent avec une telle confusion qu'à moins de rien on n'en vit plus paroistre aucun sur les rangs.
Chacun, pour éviter l'assaut,
Se seroit jetté d'un plein saut
Dans une plus noire caverne
Que ne sont celles de l'Averne.
Chacun pour sortir se pressoit;
Une Dentelle un Poinct poussoit;
Puis, pour éviter la tüerie,
On voyoit une Broderie
Se voulant pousser par un coing,
Recevoir plus d'un coup de poing.
Un ballot poussoit une quaisse;
Et tant pour sortir on s'empresse,
Que maints Passemens sur leur dos
Sentirent maints coups de Piquots.
Alors mesdames les Espées,
Voyant qu'elles estoient dupées,
Ayant les esprits mecontens
De s'estre joint à telles gens,
Retournèrent tout en furie,
Tout droit à la Coutellerie;
Et pour messieurs les Pistolets,
Poussant mille et mille regrets,
Dans le depit qui les accable,
Se donnèrent, dit-on, au diable,
Qu'ils s'en vengeroient un petit.
Pour cela, chez monsieur Petit
Ils firent soudain la retraitte,
Où depuis ils tinrent diète,
Pour plus aisément convenir
De ce qu'ils pourroient devenir.
Le parti des rebelles ayant donc esté dissipé de sorte, toutes ces trouppes epouvantées se retirent avec precipitation, du mieux qu'elles purent, dans les lieux où elles crurent avoir plus de protection, pour y avoir esté autrefois assez bien receües, et elles y demeurèrent quelque temps cachées. Cependant, pour les punir de leur revolte, on proposa de faire rendre un arrest solennel, par lequel on auroit declaré que tous les Poincts serviroient d'oresnavant à faire de la mesche, qui ne seroit employée que pour les mousquets de la compagnie des mousquetaires du roy; que toutes les Dentelles serviroient à faire du papier, sur lequel on devoit ecrire leur condamnation, pour en envoyer la copie par toute la France; que toutes les Dentelles de soie, Dentelles escruës, Gueuses et autres sortes de Passemens seroient employées pour faire des cordes, et qu'ainsy elles seroient envoyées aux galères à perpetuité pour servir de chaisnes aux galeriens, la bonté du roy ayant eu quelque pitié du poids et de la dureté de celles qu'il leur avoit veu traisner à Marseille; que pour toutes les Broderies d'or et d'argent, que parce que par un faux advis on s'imagina qu'elles avoient excité cette sedition, on ordonna qu'elle seroient bruslées toutes vives. Pour les Espées, on les devoit laisser à la Coutellerie, jugeant bien que ce seroit une assez grande punition pour elles; mais pour les Pistolets, à cause du grand service qu'ils avoient rendu durant l'espace de plus de vingt années, on feroit leur composition meilleure, et on leur offriroit un vaisseau pour les porter en Portugal, où on les assureroit de leur faire trouver un employ.
Ce sanglant arrest, qu'on estoit sur le poinct de publier contre ces rebelles, les obligea de se tenir encore plus cachés que jamais; il y eut pourtant quelques Broderies et quelques Poincts qui, plus hardis que les autres, se hasardèrent de sortir les soirs en habits deguisez, et s'estant une fois rencontrez avec mesdames les Plumes dans une celèbre mascarade qui se fit sur la fin du carnaval, dont le dessein estoit de representer le Triomphe de l'Amour[174], ils renouvelèrent l'etroite amitié qu'ils avoient toujours eu ensemble pour s'estre trouvé dans les mesmes occasions, ayant tous esté employés toute leur vie pour plaire aux dames. Quelques uns d'entre eux, tombant adroitement sur le sujet de leur disgrace, sembloient ne se plaindre pas tant d'estre bannis pour jamais de la societé des hommes, comme de ne pouvoir plus travailler avec les Plumes à de si glorieuses conquestes, quoy que par une fausse humilité ils avoüassent qu'ils ne pouvoient pas pretendre d'y avoir jamais travaillé avec autant de succez.
Ainsi les Poincts, les Broderies,
Gagnèrent, comme on fait souvent,
Par ces adroites flatteries,
Les Plumes, qui vont à tout vent.
Ces ornemens des jeunes testes
Leur promettent desjà mille et mille conquestes;
Se voyant ainsy caresser,
Et se joignant à ces rebelles,
Protestent desormais de quitter leurs ruelles
Si l'on ne les veut exaucer.
Par ces beaux discours, les Plumes s'engageoient desjà à l'etourdy dans le party de ces miserables; et je ne doute pas que ces gens qui font tout à la legère ne les eussent servy comme ils leur avoient promis, si l'Amour, qui faisoit lui-mesme son personnage dans cette celèbre mascarade, voyant que toutes ces pratiques lui pourroient apporter de grands dommages pour le retablissement de ses affaires: car, se voyant desjà privé du secours des Dentelles et des Passemens, qui luy avoient rendu de si grands services, il apprehendoit extremement de se voir encore abandonné des Plumes, qui estoient pour lors les seules forces qui luy restoient, et dont il tiroit le plus d'avantage, prevoyant bien que, ne pouvant s'en passer absolument, il seroit contraint d'arracher plustost celles de ses aisles pour les prester aux galans qu'il employoit pour son service, estant absolument impossible qu'ils pussent reussir dans leurs entreprises sans leur aide, et que lui-mesme, après cela, n'en ayant plus, ne pouvant plus voler si haut, seroit obligé de camper sur terre, et de se reduire, comme autrefois, parmy les bergers, ne pouvant paroistre à la cour ny s'elever à de plus hautes conquestes.