Avec permission[185].
In-8o.
Epitre à Cirano de Bergerac.
Sur tout animal qui respire,
Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy:
Donc on ne peut luy deffendre de rire,
Et moins encor de faire rire autruy.
Un auteur est maître aujourd'huy
De nous parler en Heraclite;
Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,
Je pretens m'eriger en petit Democrite.
Pour mon seul divertissement,
Et sans craindre aucune censure,
Je veux, cher Bergerac, conter fidellement
Ta facetieuse avanture;
Mais, pour le faire plaisamment,
Infuse-moy dans ce moment
Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,
Dix grains de folatre genie,
Et tu vas voir, feu Bergerac,
Que mon affaire est dans le sac.
Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire,
Je sens qu'il me force de dire
Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.
Sans ta mort, dont je suis faché,
Tu nous aurois peint Brioché,
Son singe, ses marionnettes,
Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes;
Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy,
L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy.
Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du Pont-Neuf.
Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186] où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.
Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au bout du Pont-Neuf.
Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.
Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore, l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis passer aujourd'huy.