La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur malice.

Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles d'un chacun.

Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles, et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et, lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où elle lui fait sentir les effects d'inconstance.

Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.

Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.

Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy, respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions, Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy, puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon cœur? dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien. Tu ne prie donc pas de bon cœur? dit-il, car il t'en viendroit aussi bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon cœur, s'il m'en est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant: Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!

Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs, gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui est là auprès.

Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques, grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve, un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner, où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le renvoya.

Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la France ne peut plus supporter ceste peste sur le cœur sans la vomir; ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice, l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour, en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts, jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la descouvrir.

Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs voleries.