En ces quatre heures, Bourgoing cherche marchand et fait la monstre des quatre boëttes de diamans. Un lapidaire nommé Maurice et le sieur Paris Turquet, marchand joallier, qui avoient veu le memoire envoyé de Venise, se rencontrent à ceste monstre, et, ayant jugé aux remarques des boëttes que c'estoient les diamans recommandez et contenus en ce memoire, ils en confèrent avec Bourgoing, et s'associent, eux trois, au quart promis par le memoire à ceux qui recouvreroient les marchandises perduës, et aussi tost donnent advis de cet affaire à maistre Denis de Quiquebeuf[96], lieutenant en la grande prevosté de la connestablie de France.
Le sieur de Quiquebeuf se tient prest à l'heure que Fava devoit retourner pour sçavoir des nouvelles de ces diamans, prend une robbe de chambre, feint d'estre marchand et de vouloir acheter les diamans de Fava, mais qu'il en avoit affaire de plus grande quantité. Cela occasionna Fava d'en monstrer encore dix autres boëttes, lesquelles, comme les quatre premières, furent recogneuës par Turquet et Maurice estre celles designées au memoire envoyé de Venise. Comme Fava consideroit les actions de ces marchands, qui regardoient la forme des boëttes, les lettres et chiffres marquez dessus, il commença d'entrer en cervelle et d'avoir peur, et pour eschiver son malheur, feignit d'avoir une assignation fort pressée, necessaire et importante, avec un homme qui l'attendoit au logis, où il vouloit aller, et promettoit de retourner incontinent, et cependant qu'il laisseroit ses diamans pour estre veus. Le sieur de Quiquebeuf lors luy declara sa qualité, se saisit de luy, et luy dit qu'il estoit adverti qu'il avoit encore d'autres diamans, perles et chesnes d'or, qu'il falloit promptement trouver. Fava recogneut qu'il avoit encore dix boëttes de diamans, des perles et chesnes d'or en son logis, mais qu'il les avoit bien achetées et estoit homme d'honneur et bon marchand; et sur cette recognoissance le sieur de Quiquebeuf, accompagné de Bourgoing et de ses archers, se transporta à la chambre de Fava, où il trouva les dix autres boëttes de diamans, les perles et les chesnes d'or, et tout le contenu au memoire envoyé de Venise, hormis une perle et un petit diamant de deux ducats et demy, qui avoient esté perdus en ouvrant et maniant les boëttes, et outre quelque huit cens seguins d'or; dresse son procez-verbal et fait faire inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, par les marchands Turquet, Bourgoing et Maurice.
Quand Fava veit les formes dont on usoit pour faire l'inventaire, prisée et estimation des diamans, perles et chesnes d'or, il dit qu'il ne s'affligeoit pas de l'accident qui lui estoit advenu, puisque son bien et sa personne estoient entre les mains de la justice, où ceux qui ne sont point coupables ne doivent rien craindre; mais qu'un doute le marteloit, qui estoit de sçavoir si, ayant acheté de bonne foi ces diamans, perles et chesnes d'or, de gens qui les eussent mal pris, ils seroient perdus pour luy, estant revendiquez par celuy auquel le larcin en auroit esté fait.
Le mesme jour de la capture, le sieur de Quiquebœuf procedde à l'interrogatoire de Fava, et, d'autant qu'il n'avoit pas l'intelligence de la langue italienne, il manda et pria maistre Nicolas Fardoïl, advocat en Parlement, versé en ceste langue, pour l'assister en l'instruction de cet affaire. Fava est interrogé, se dit avoir nom Francesco Fava, natif de Capriola, sur les confins de la Ligurie, docteur en medecine, agé de quarante-cinq à quarante-six ans, et respond que, bien que sa profession principale fust la medecine, que toutefois il avoit accoustumé de traffiquer de pierreries, et qu'il avoit acheté les diamans, perles et chesnes d'or qui luy avoient esté trouvées, en la ville de Plaisence, de trois hommes, l'un qu'il cognoissoit, les deux autres à luy incogneus, pour le pris et somme de cinq mille cent cinquante ducats qu'il avoit receus de ses debiteurs, et qu'il avoit fait l'achapt à dessein de venir en France faire marchandise et traffiquer de ces pierreries.
Il estoit minuict: l'interrogatoire est continué au jour suivant, et, ce soir mesme, Giovan Pietro Oliva se sauve, et depuis n'a point esté veu.
Le dimanche, treizieme janvier, continuant l'interrogatoire, Fava se jette à genoux et prie la justice de lui faire misericorde, declare que ce qu'il avoit respondu le jour precedent estoit faux, que c'estoit luy qui avoit fait le vol, et conte l'histoire telle qu'elle a cy-devant esté recitée. Sur ceste confession, Fava est envoyé prisonnier au For-l'Evesque.
Le lendemain de son emprisonnement, Fava, voyant (ainsi que depuis il a respondu par son interrogatoire) que son crime estoit descouvert et qu'il ne pouvoit plus paroistre au monde l'honneur sur le front et sans honte et vergogne, delibera de se faire mourir; et de fait, s'estant couvert de ses habits et enveloppé de son manteau, afin de se tenir le plus chaudement qu'il pourroit, avec un canif qu'il avoit pris à cet effet lors de son interrogatoire, et caché entre son bras et sa chemise, il se couppa en cinq endroits des deux bras les veines basilique, cephalique et mediane, par lesquelles il perdit quelque trois livres de sang, le surplus ayant esté retenu par l'extrême froid qu'il faisoit alors[97]. Fava, voyant que le sang ne pouvoit plus sortir, qu'en se seignant il avoit espointé son canif, et que d'ailleurs il n'avoit plus la force de lever son bras pour achever de se donner la mort, appella le geolier pour le secourir. Il fut promptement secouru et pensé de ses playes, en telle façon que depuis il s'en portoit bien.
On escrit à Venise de la capture de Fava, et cependant monsieur Morel, grand prevost de la connestablie, assisté de maistre Nicolas Fardoïl, instruit et fait le procez à Fava.
Il est interrogé: on lui demande pourquoy il avoit requis l'evesque de Concordia de luy bailler dom Martino pour l'assister au voyage qu'il disoit aller faire à Turin; il respond qu'il l'avoit demandé pour donner plus de couleur à sa fourbe, et que, si dom Martino fust venu avec luy, il eust bien trouvé moyen de s'en defaire par les chemins et de le r'envoyer à Padoüe.
On luy demande comment il estoit repassé par la ville de Venise pour venir en France, veu que c'estoit le lieu où il avoit fait le vol; il respond qu'exprès il avoit repassé par Venise, jugeant, s'il estoit poursuivi, que l'on estimeroit plus tost qu'il eust pris tout autre chemin que celuy de Venise.