Depuis l'arrivée de Bertoloni, Fava, voyant que sa fuitte avoit manqué, ayant tousjours la presence de Bertoloni devant les yeux, et sçachant de jour à autre toutes les poursuittes que Angelo Bossa, sa partie, faisoit à l'encontre de luy, se desespera du tout, et de là en avant (sans pourtant en monstrer des signes exterieurs) ne chercha plus que les moyens de mourir, et mesme un jour se porta à une estrange et cruelle deliberation d'empoisonner luy, sa femme et ses enfans.

Le quatriesme jour de mars, il pria le geolier de luy faire venir un barbier pour luy coupper le poil. Après que son poil fut couppé, il donna de l'argent au barbier et le pria de luy acheter et apporter demie once d'antimoine[100] preparé, des fueilles de roses, des raisins de Corinthe et du sucre, dont il disoit, avec des blancs d'œufs, vouloir faire un onguent pour une inflammation qu'il avoit ès yeux. Le barbier achepta ces drogues; mais, d'autant que l'antimoine est poison, il en advertit le geolier, en la presence duquel il les bailla à Fava, auquel à l'instant elles furent saisies et ostées. Interrogé sur ce, il recognut qu'il avoit donné charge et argent au barbier pour achetter ces drogues comme medicinales à sa douleur, et que, bien que l'antimoine fust poison, toutefois, temperé et meslé avec sucre, raisins de Corinthe, fueilles de roses et blancs d'œufs, il estoit fort salutaire au mal des yeux, et que tant s'en faut qu'il eust eu volonté de se mefaire depuis qu'il avoit attenté à sa vie en s'ouvrant les veines, qu'au contraire, ayant esté malade et presque tousjours indisposé, il avoit usé de remèdes et de regimes, et apporté toute la peine et le soin qu'il avoit peu pour la conservation de sa santé, et de ce appelloit en tesmoignage tous les prisonniers de sa chambre.

Quelque temps après, Fava fut encore malade, et se mit au lict, où tousjours depuis il a demeuré, et en ses maladies avoit ordinairement de grandes convulsions et des vomissemens, ce qui fait presumer (et par la suitte mesme de ceste histoire) qu'il avoit envoyé querir l'antimoine preparé pour s'empoisonner, et que ses vomissemens estoient le rejet du venin qu'il avoit pris.

Il apprehendoit la condamnation aux gallères, et prioit la justice que, si, par les loix de France, son crime estoit punissable de ceste peine, que plustost on le fist mourir, attendu qu'il avoit un catarre ordinaire et une grande indisposition d'estomac, et mesme qu'il estoit mal propre et inhabile à la rame, à cause des playes qu'il s'estoit faites ès deux bras. Il recommendoit souvent sa femme et ses enfans à la justice.

Est à remarquer que Fava avoit esté soupçonné de plusieurs autres faulsetez faites à Naples, Venise, Milan et Gennes, et fut interrogé sur memoires baillez à cet effet; toutefois il desnia tout, et dit que l'Italie ne manquoit pas de gens d'esprit, et que quand un arbre penchoit chacun s'appuyoit contre. Hors l'interrogatoire, et particulièrement, il recogneut à Bertoloni le vol des quatre cens escus en or qu'il avoit pris en son cabinet, mais le prioit de n'en rien dire, afin de ne point aggraver son crime.

Toutes les choses s'estant ainsi passées, le procez mis en estat, veu par maistre Pierre Forestier, procureur du roy en la grande prevosté de la connestablie, conclusions par luy baillées, le procez distribué à maistre Roland Bignon, advocat en Parlement, pour en faire son rapport, enfin, le samedy vingt-deuxiesme mars, il est mis sur le bureau de la connestablie et mareschaussée, où seoient pour juges messieurs les grand prevost et lieutenant de la connestablie et mareschaussée, messieurs du Hamel, Dogier, Loisel, le Masson, Leschassiers, de Brienne, Mornac, Bignon, rapporteur; Desnoyers et Fardoil, advocats en Parlement. Le procez rapporté et les pièces veuës, le jugement, à cause de l'heure, remis au lundy.

Fava, ayant eu l'advertissement que l'on le jugeoit, se resolut de prevenir la honte de son supplice par un courage malheureux; et, d'autant qu'auparavant il avoit trois ou quatre fois manqué à sa mort, le froid ayant retenu son sang dans ses veines, l'antimoine luy ayant esté osté, le poison qu'il avoit pris sorty de son corps sans luy nuire, il s'advisa de faire en sorte qu'il n'y fallust plus retourner. Sa femme l'estant venu voir le samedy mesme, il luy fit entendre qu'il desiroit manger d'une certaine paste à l'italienne, qu'autrefois elle luy avoit desjà faite, et luy commanda, quand elle seroit de retour en sa chambre, de faire de ceste paste et la luy apporter. Suivant ce commandement, le lendemain, qui estoit le dimanche vingt-troisiesme de mars, la femme de Fava luy envoye par son fils aisné la paste qu'elle avoit faite. Fava, ayant receu ceste paste, en rompt un morceau et met dedans quantité d'arsenic qu'il avoit eu (on n'a peu sçavoir comment par l'information qui en a esté faite[101]), prend le poison et l'avalle. Il prevoyoit sa mort infailliblement, d'autant qu'il avoit pris six fois plus de poison qu'il n'en falloit pour faire mourir un homme; et d'ailleurs il savoit bien qu'il ne vuideroit pas ce poison comme les precedens, l'ayant exprès enfermé en une paste, afin que la paste s'attachast à son estomach et y demeurast pour faire son effet. Sa femme arrive; il se plainct à elle de l'exceds de son mal, dit qu'il va mourir, sans declarer qu'il fust empoisonné, luy dit adieu, donne par diverses fois la benediction à son fils, les renvoye tous deux au logis. Aussitost il demanda un prestre. Un qui estoit prisonnier se presenta, mais il le refusa et en voulut un autre. Pendant que l'on en cherchoit, le poison, qui estoit violent, commence son operation, presse Fava et le travaille extremement. Alors il se fit oster du lict où il estoit couché et mettre sur une paillasse, où il dit qu'il vouloit mourir, et y mourut miserablement peu de temps après, sans que le geolier ny les prisonniers sceussent la cause de sa mort, et eussent le temps et le moyen d'y remedier.

Le lundy matin, vingt-quatriesme mars, les juges, qui estoient assemblez pour le jugement du procez, sont advertis par monsieur le grand prevost de la connestablie de la mort inesperée de Fava. Le corps est ouvert, le poison trouvé dans l'estomach, curateur creé au cadaver, information de la mort, la femme oüie, le procez fait et parfait au cadaver, sentence du mesme jour par laquelle Francesco Fava, accusé, est declaré deüement atteint et conveincu d'avoir mal pris, desrobbé et vollé à Angelo Bossa, par faulsetez et suppositions de nom, qualitez, escritures et cachets, neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, tant en diamans, perles et chesnes d'or, que en deniers comptans en espèce de seguins d'or: ensemble d'avoir attenté à sa propre personne, estant en prison, par incision de ses veines, et finalement, le procez estant sur le bureau, s'estre fait mourir par poison; et pour reparation de ces crimes ordonné que son corps sera traisné, la face contre terre, à la voyrie, par l'executeur de la haute justice, et là pendu par les pieds à une potence qui pour cet effet y sera mise et dressée; tous et un chacun de ses biens declarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur iceux prealablement pris la somme de neuf mil trois cens cinquante-six ducats douze gros, monnoye de Venise, et tous les despens, dommages et interests d'Angelo Bossa; et à ceste fin, et sur et tant moins de ceste somme, seront rendus à Angelo Bossa, ou à son procureur, les diamans, perles, chesnes d'or et seguins dont Francesco Fava a esté trouvé saisi; Octavio Oliva, Giovan Pietro Oliva et Francesco Corsina, pris au corps partout où ils seront trouvez et amenez prisonniers au For-l'Evesque, pour leur estre fait et parfait leur procez.

Prononcé et executé à Paris le mesme jour, vingt-quatriesme mars mil six cens huict.

N'a rien esté ordonné sur le quart promis aux marchands qui avoient recouvré les diamans, perles et chesnes d'or, d'autant qu'ils en avoient accordé avec Angelo Bossa pour une somme de six cens escus.