Si nous pouvions avoir des nouvelles de l'autre monde par quelque voye reglement asseurée, nous les donnerions au public chaque semaine, ou pour le moins chaque mois, et ferions des gazettes aussi fecondes qu'on en ait jamais veu; mais, à faute de courier ordinaire qui nous rapporte ce qui s'y passe, nous sommes si pauvres de nouvelles que nous ne sçaurions en departir que rarement; au moins sont-elles sans aucun doute. Nous ne changeons jamais d'advis pour avoir esté convaincu de faux. Il n'y a point d'homme vivant qui nous puisse desmentir avec des preuves contraires. Le chemin est si long qu'on choisira plus tost de nous croire que de l'aller sçavoir en ce pays-là.
Il y a quelque temps que, la cadence des astres ayant fait un faux pas contre toutes sortes de reigles communes et imaginées, trois des plus curieux astrologues de l'Europe trouvèrent leur an climaterique[209] bien au deçà du terme qu'ils s'estoient prefix.
Ces trois pauvres docteurs avoient laissé la moitié de leur cervelle attachée au globe de la lune, qui doit souffrir une eclypse ceste année, dont ils recherchoient les effets perilleux pour quelque monarchie, ou malevoles pour quelque grand prince.
Le premier qui se trouva proche du barc fust Mauregard[210]. Il estoit si alteré d'avoir accouru en ce second monde pour eviter les misères de celuy-cy, où il avoit esté trop mal traité[211] pour un homme de si rare merite et de si haute folie, qu'il fut près de boire de l'eau du fleuve d'oubly. Comme il s'estoit desjà baissé pour avaler à gosier ouvert de quoy faire mourir sa soif, telles exhalaisons ensoufrées de ceste puante rivière, qui pousse des bouillons comme de poix, et jette une odeur qui empeste si fort qu'elle feroit mourir ceux qui en approcheroient encore vivans, le degoustèrent, et plus de la moitié de son ardeur s'esteignit par la seule senteur de ceste eau.
Le batelier estoit au milieu de la rivière, qui conduisoit avec grande peine son vaisseau chargé de plus de quinze cens Espagnols de l'armée de Feria, que le froid et le fer a fait passer le Lethé au lieu du Rhin[212]. Leur orgueil estoit si pesant et leur gravité si orgueilleuse, qu'on eust dit à les voir que le batteau estoit plein d'Hercules; ils ne respiroient que menaces et bravoient insolemment le nocher, pour le payer à la descente comme ils payoient leurs hostes en ce monde.
Si tost qu'il les eust mis à terre, il revint à l'autre bord, qu'une foule importune de peuple vieil et jeune occupoit. Mauregard se jette des premiers dans le vaisseau, avec bien plus de joye qu'il n'estoit entré aux galères à Marseille[213]. Il reconneut de dessus la proüe deux autres astrologues: ils sont marquez au front d'une tache d'extravagance qu'ils ne sçauroient couvrir de toute la main.
Icy, compagnons! s'escria-t-il. Mais Charon, qui se faschoit de le voir parler en maistre chez soy: Je ne sais que faire de ces foux, dit-il; qu'ils attendent à un autre temps. Tous les faiseurs d'horoscope meurent si gueux, que je n'ay jamais esté payé d'un que de Bellantius, Italien qui traitoit de la medecine par le cours des planettes.
Ah! Charon, respondit Mauregard, si tu sçavois quels hommes tu refuses de porter, des hommes qui ont porté le ciel, les plus grands génies de la nature, qui connoissent tout avec evidence, qui sans aucun livre d'histoire peuvent lire dans le ciel toutes les annales du monde, qui mesme en pourroient faire pour dix mil ans par delà l'embrasement universel; en un mot, des personnages qui n'ont point ny prix ny de pareils! Jamais ta barque n'a esté chargée de si excellens hommes; quelque jour cessera la bassesse de ta fortune pour avoir eu l'honneur de les passer; mais parce que ceux de ta profession regardent plus au gain present qu'à l'honneur à venir, ils ont de quoy te payer, j'en réponds; ils ont vendu avant que de mourir les coppies de deux almanachs si bien calculez qu'ils semblent avoir voulu faire, avant que de descendre icy, un miracle de doctrine sans imitation comme il est sans faute. Pour moy, je ne te seray pas inutile: je sçay bien ramer, j'aideray à la conduite de ta barque. Charon le creut et laissa l'entrée libre à Jean Petit[214], à Pierre de Larivey[215]. Le batteau, chargé deux fois plus qu'à l'ordinaire, chanceloit et commençoit à deux cens pas du bord de deçà à s'enfoncer. Chacun vouloit bien se sauver, mais pas un ne vouloit se defaire de ses petits meubles. L'un portoit avec soy la superbe, un autre l'avarice, un autre la pedanterie et la suffisance, un autre des badineries, des bagatelles d'amour et de galanterie; mais chacun cherissoit tant ses pacquets qu'ils eussent consenty d'estre noyez et de mourir de rechef plustost que de s'en deffaire. Le vaisseau, ainsi surchargé, alloit perir; mais voicy un accident qui hasta sa perte. Un ajusté de Paris, qui avoit payé M. Jean Petit pour estre trompé en son horoscope, l'advise en un coing, qui se cachoit comme fait un mauvais payeur: Ah! trompeur, imposteur, tu m'as abusé! Tu ne m'avois pas adverty d'un si prompt depart.... Je devois vivre cinquante-huit ans, et je suis mort à vingt-huit, si promptement que je n'ay peu dire adieu à ma maistresse.—Est-ce donc vous, Monsieur, repartit Petit. Ah! mon Dieu, je ne le sçaurois croire: les astres sont trop reguliers, il n'y avoit pas un seul point qui vous fust fatal jusques au 58 de vostre aage. Estes-vous donc mort?—Ouy, affronteur, s'ecrie une vefve; et moy aussi.... Tu m'avois promis trois hommes, et je n'en ay eu qu'un.—Je ne sçaurois souffrir cette impudence, Messieurs, dit Petit; jugez si elle n'a pas eu davantage que je n'avois promis: elle n'en devoit avoir que trois; elle a anticipé, et en a pris plus de trente. La vefve, offensée, se jette à ses yeux, et luy arrache le droit, dont il contemploit les astres. Il la renverse dans l'eau, mais tombe après. La populace se mutine; on crie aux imposteurs. Mauregard s'escrime de l'aviron et se fait largue. Les ames tomboient dru et menu dans le courant du fleuve, si bien que le batteau, presque tout à fait deschargé, n'eust point esté en danger de perir s'il n'eust desjà pris eau de toutes parts, estant balancé par les continuelles secousses de ceux qui fuyoient et s'entrepoussoient.
Desjà l'eau victorieuse faisoit couler à fond cette vieille barque, qui n'avoit point encore ressenty un tel malheur depuis qu'elle a esté establie en ce passage. Le bonhomme Charon invoquoit tous les dieux, comme fait un patron dans un extrême desespoir. Mercure y arriva trop tard; la barque estoit à fonds, et ce pauvre vieillard, quoiqu'il sceust bien nager, ne se sauva pas sans boire. Mauregard s'en tira presque à aussi bon marché: il avoit appris à la perfection au port de Marseille; mais Pierre de Larivey se laissoit emporter au fil de l'eau et avaloit de grandes gorgées de ce breuvage amer et chaud, et Petit, accroché par ceste vefve opiniastre, estoit au fond sans pouvoir s'en depestrer: les femmes ne laschent jamais prise, non plus que ceux qui les gouvernent, et quoyque Mercure, frappant de sa baguette sur la rivière, eust fait revenir le batteau à bord et toutes les ames, ces deux neantmoins, attachées l'une à l'autre, ne paroissoient point, mais faisoient seulement lever sur l'eau de gros bouillons, si bien que Mercure fut contraint de faire le plongeon pour les aller querir et les transporter sur l'autre bord.
Qui a jamais veu une troupe d'Allemands, après avoir vuidé deux ou trois muids, estendus sur le pavé, remesurer par la bouche le breuvage qu'ils avoient pris sans mesure, qu'il s'imagine de voir mille pauvres ames, penchées sur le bord du fleuve d'Enfer, revomir à gros bouillons les flots qu'elles ont avallez, et rejetter la rivière dans la rivière. Heureuses en cela que le malheur leur fist oublier toutes les peines passées et perdre le souvenir de tous les plaisirs qui leur ont esté un remords éternel! Elles y avoient toutes noyé leurs mauvaises humeurs, et laissé les pacquets qu'ils aymoient si fort.