La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres. Ensemble l'arrest de la part de leurs maistresses. In-8. S. L. ni D.
C'estoit au temps, au siècle, en la durée, en l'egire, en l'olympiade, au cercle, en l'année, au mois, au jour, en la minute et sur les sept heures du matin, c'est-à-dire vendredy dernier, que les servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles de deux jours, suivantes, s'assemblèrent en la place auguste, renommée et authentique du Pilory-des-Halles, pour là consulter aux affaires de leur republique, disposer de tout ce qui appartenoit au bien de leur police, regler et mettre un ordre parmy la confusion de leur estat.
De tous costez arrivèrent servantes petites et grandes, vieilles et jeunes, de chambre et de cuisine, recommanderesses[227], nourrices, filles à tout faire. Là presidoit (comme maistresse passée dès long-temps en l'art de recoudre le pucellage) belle, admirable et excellentissime dame Avoye, de son temps le passe-partout[228] de la cour, la haguenée des courtisans, l'arrière-boutique du regiment des gardes, le reconfort des Suisses, et maintenant, faute d'autre besongne, la doctrine, enseignement, et la science des autres, l'instruction des jeunes, le truchement des nouvelles venuës et le reservoir de tout ce qu'on peut esperer, chercher, inventer de nouveau, en matière d'amour.
Elle est assise sur un trepied comme quelque sibille Cumeue; après avoir toussé, roté, craché, emeunti, mouché, regardant la noble compagnie qui l'environnoit:
Mes bonnes gens, dit-elle, puisque nous nous sommes si heureusement assemblez ce jourd'hui, je trouve à propos, cependant que les harangères, poissonnières, auront ouvert leurs mannequins et mis leurs maquereaux en vente, que nous songions à nos affaires et donnions ordre au retablissement de nostre ancienne fortune. Vous me cognoissez toutes pour l'unique clairvoyante de Paris; je sçay et cognois toutes les bonnes maisons, je vous y peux placer quant bon me semble, et vous trouver des conditions à centaines; et partant je vous prie de prendre garde aux choses qu'il faut que vous fassiez pour avoir tousjours de l'argent en bourse et vous entretenir honorablement.
Il faut premièrement sçavoir l'art de desguiser son parler, un visage simple, doux et complaisant, feindre estre devote, et de n'y pas songer, et aussi s'acquerir l'amitié de tout le monde; mais le nœud de la besongne, et le ressort de toute l'horloge, est soubs main de courtiser le maistre de la maison au deceu de la maistresse, et de gaigner ses bonnes graces. C'est où il faut pener, suer, travailler jour et nuict, parce que, quant vous estes venus en ce point, vous avez tout et ne manquez de rien; vous avez argent, hauts collets, cotillon, chemises, frottoirs et tout l'attirail de l'amour. Que si les femmes jalouses de leurs maris vous battent, frappent, interrompent, empeschent, ayent l'œil ouvert, vous soupçonnent, ou autrement, faudra faire les chatemites, les devotes par contenance, attester le ciel et la terre que ce qu'on vous impose est faux. Mais, afin de ne broncher en une matière si plausible, voicy une ordonnance (elle tira un papier de sa pochette) par laquelle vous cognoistrez ce que vous aurez à faire.
Ordonnance de dame Avoye, enjoignant à toutes servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles suivantes, de coucher avec leurs maistres.
Veu et consideré les profits, emoluments, richesses et exemptions qui arrivent continuellement aux servantes de la hantise leurs maistres, il est estroictement commandé ausdites servantes, tant de chambre, de cuisine que de garderobe, d'espier l'heure que leurs maistresses ne seront au logis, et d'aller au cabinet de leurs maistres les caresser, chatouiller, amadoüer, attraire, enflammer jusques à ce qu'il s'ensuive action copulative et simbolizambula. Que si, par la conjonction diverses fois reiterée, il advient enfleure hidropise, eslargissement de ventre, accroissement de boyaux, pieds-neufs[229], grossesse, etc., seront tenues lesdites servantes de faire la nique à leurs maistresses, comme la servante d'Abraham à Sara, demanderont pension, reparation d'honneur, mariage, à leur maistre, encor que l'enfant appartienne à quelque clerc, cocher ou vallet d'estable[230]; et, après s'estre gaillardement resjoüies et donné du bon temps, elles se retireront avec cent escus ou quatre cens livres, mettront leur enfant en nourrice, et tiendront par après boutique ouverte à tout le monde. Telle est nostre volonté en dernier ressort, contre laquelle il n'y a point d'appel. Faict le jour et an que dessus, aussi matin que vous voudrez.