Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou au Pré-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carré et le petit saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.
Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble chacun avec sa parenté, où on ne souloit point son hoste, car chacun faisoit porter son pot à frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit prié la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit à deux carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.
Je laisse à juger aux lecteurs si ce n'est pas mal à propos nous reprocher l'antiquité. Et que faict-on à présent quy ressemble à cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse à quatre chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y trouvent, et, à l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux compagnies.
Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car, pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur le change, vestuz à l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leçons publiques; s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque lieu où on faict feste.
Si le roy est à Paris, ils prennent plaisir à voir une académie remplie de jeune noblesse instruicte à picquer, tirer des armes, à combattre à la barrière, à la bague, et à mille autres exercices qui font honte à ceux quy, pour les sçavoir, quitteroient la France, et occuperoient l'Italie.
Des Batiments et du Plaisir des champs.
Les ignorants et ceux quy ne penètrent point assez avant à la cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps passé estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance. Je le nie, car leur contentement estoit borné par force, d'autant qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes, leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses à fumier, et, quand il estoit question de bâtir l'estable à cochon de fond en comble, ils estoient trois ou quatre ans à en faire la despence: autrement ils eussent esté ruinez.
Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables ingenieurs pour bastir force nids à rats; ils faisoyent une petite porte; d'autres une petite estable à loger le mulet, de bas planchers, de petites fenêtres, des chambres, antichambres et garderobes estranglées, subjectes les unes aux autres, le privé près de la salle, un grand auvan à loger les poulies et une grande cour pour les pourmener[80].
Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figurée d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une chaise à barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de bois, des pots de grais, une eclisse à mettre le fourmage sur la table, un bassin à laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des roys riollées, piollées[82], une vierge Marie enchassée et un amusoir à mouche, le maistre père et compagnon avec le paysan de la maison, quy sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus, ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de se chauffer à la fumée d'une aiteron pour faute de bois.