Les Ballieux des ordures du monde[245], nouvellement imprimé pour la première impretion par le commandement de nostre Puissant l'Econome.

A Rouen, chez Abraham Cousturier, tenant sa boutique près la grande porte du Palais, au sacrifice d'Abraham.

In-8.

O la vicissitude estrange!
Toutes choses courent au change;
Le ferme est fondé sur le point;
Autres fois l'on ne voyoit point
Tant de crocheteurs par le monde,
De vigilans faiseurs de ronde,
De porteurs de paquetz pliez[246].
De grands faiseurs de bons-adiez[247],
Tant de faineans par la rue,
De questeurs de franches repues,
De sires Jeans escornifleurs,
De piqueurs de dez, d'enjolleurs,
De francs taupins, de fripelippes[248],
De moyne-laiz, de francatrippes[249],
De bouffons, de sots, de cocus,
De truchemens, courtiers de culs,
De charlatens planteurs de bourdes,
D'ypocrites, de limes sourdes.
De chicaneurs, de patelins,
De trompeurs, de maistre Gonnins,
De r'habilleurs de pucellages,
De faiseurs de faux mariages,
De nourrices avant le temps,
De plaisants, de Rogers Bon-Temps,
De flannières[250], de macquerelles,
De faiseurs de laict aux mamelles;
De faux tesmoins, faux rapporteurs,
De fabulistes, de menteurs,
De semeurs de fausses sciences,
D'escamoteurs de consciences,
De corrupteurs de magistrats,
Bref, mille et mille autres fatras,
Qui, pullulant parmy les hommes
En ce maudit siècle où nous sommes,
N'empoisonnoient l'antiquité.
La Deesse de verité
Sur son cube estoit toute nue;
Justice marchoit retenue,
Sans colère, faveur ne choix,
Au gouvernement de ses loix;
L'orrible vipère d'envie
De l'enfer n'estoit point sortie;
La noblesse aimoit la vertu;
Le noble en estoit revestu;
C'estoit son clinquant, son pennache,
Son pend'-oreille, sa moustache;
L'Esglise en sa splendeur estoit,
Et dedans ses flancs ne portoit
Tant de serviteurs d'Elisée;
Sa robbe n'estoit divisée
Par ces Simons magiciens[251],
Et l'on ne donnoit point aux chiens
Le pain des enfans légitimes;
Le pasteur mesnageoit ses dismes,
Sans les bailler aux hommes lais.
Mais sus donc, prenons nos balais,
Balions toutes ces ordures,
Ostons premier ces charges dures,
Ces porteurs de nouveaux capots,
Ces subsides, empruns, impots,
Fermiers, fermières et monopoles,
Ces chaudepisses, ces verolles,
Ces raptasseurs de nez pourris,
Verds blez, par les camars devis,
Ces Gilles Jeans, ces carrelages[252],
Et aultres tels maquerellages,
Sources de tant de potions,
De poudres, de decoctions,
De diettes, de robbes grises,
Et de semblables marchandises
Qui purgent la bource et le corps.
Chassons en mesme temps dehors
Ces subtilles revenderesses,
Ces lampronières[253] manieresses,
Qui, faisant semblant de porter
A madame pour achapter
Quelque chaisne d'or singulière,
Ou luy lever sa penilière,
Luy racoustrer son bilboquet,
L'entrefesson et le brisquet,
(Car ce sont là leurs doctes termes),
Ces croche-cons à bouches fermes,
Entremeslent dans leurs discours
Mille petits propos d'amours,
Et, mettant la main sur la motte,
Glissent le poulet soubz la cotte.
Chassons encor, jetons à l'eau
Ces vieilles lampes de bordeau,
Mamelles molles et fanées
Comme vessies surannées,
Culs de postillon endurcis,
Cols de cigoigne restroissis,
Dents dechaussées et pourries,
Arrangées en dants de sies;
Nez morfondus, yeulx enfoncez,
Vieils fronts ridez et replissez
Comme un gardecul de village;
Vieille perruque à triple estage,
Vieilles eschines de chameau,
Poitrines de maigre pourceau,
Ventres pendants, jambes de lates,
Croupions pointus, fesses plates;
Vieils hâvres ouverts à tous vents,
Vieilles lanternes de couvents,
Vieilles barques abandonnées,
Vieilles masures ruinées,
Vieilles granges, vieils culs rompus,
Vieux fleaux de quoy l'on ne bat plus,
Vieilles brayettes, vieilles bragues[254],
Fourreaux crevez et molles dagues;
Vieilles caisses et vieux cabas,
Viel estalage, vieux haras.
Videz, sortez, vieille antiquaille;
Vous ne servez de rien qui vaille.
Ballayons encor fermement
Ces revendeurs d'entendement
De memoire artificielle[255],
Ces esponges de damoyselles,
Leurs fards, leurs pignes, leurs miroers,
Leurs affiquets, leurs esventouers,
Leurs brusques branslemens de fesses,
Leurs petits chiens excuse-vesses,
Leurs cajols[256], leurs attraits charmeurs,
Ris fardés, regars ravisseurs,
Leurs finesses, leurs pomperies,
Leurs passe-temps, leurs railleries,
Leurs secrettes esmotions,
Leurs desguisées passions,
Leurs soupirs feints, leurs larmes feintes,
Le flatter de leurs douces plaintes,
Les bons coups qu'ils font à l'escart,
Leurs servantes de chambre en quart,
Leurs bals, festins, et mascarades,
Leurs masse-pains et marmelades,
Leur chaud satirion[257] confit,
Et autres esperons de lict.
Mais abatons la grande araigne
Qui chasse aux bidets d'Alemaigne,
Et cet autre qui en ce coing
Estend ses voiles de si loing.
Voyez-vous ces quatre araignées,
Comme elles sont embesongnées
A tendre leurs reths au passant!
Allons donc vivement houssant
Ceste petite libertine:
Elle est chaste comme Faustine,
Et de son venimeux poison
Gâte mainte honneste maison.
Sus donc, qu'elle soit balloyée.
Cette place est bien nettoyée;
La plus grosse ordure est dehors:
Allons visiter d'autres bords,
Et chassons de nos republiques
Les histrions, les empiriques,
Les beuveurs de vin par excez,
Les rajeunisseurs de procez,
Soliciteurs, faiseurs de clauses,
Bailleurs d'avis, vendeurs de causes,
Les Zizames[258], les Arabins,
Les grands babillards aux festins,
Les Carneades[259], les sophistes,
Les sarcophages atheistes,
Tous ces nouveaux reformateurs,
Et ces alquimistes souffleurs,
Qui, pour un lingot soubs la cendre,
Trouvent un licol pour les pendre.
Nous voulons aussi baloyer
Le legiste[260] qui sçait ployer,
Les bergers qui ont deux houlettes,
Les collations de sœurettes,
Tant de baiseurs par charité,
Et petits presens de piété[261],
Et autres pratiques devotes,
Les causes de tant de riottes.
De tant de licts privez d'amour,
De tant de pains perdus au four,
De tant de napes adirées[262],
De tant de futailles vidées[263],
De tant de lardiers tous videz,
De tant de scandalles semez,
Et qui font rire à plaine gorge
Les saincts de la nouvelle forge,
Car, parmy ces devotions,
L'on voit bien peu d'Estochions[264],
Paules, Marcelles, Fabiolles,
Et de semblables christicolles,
De S. Hierosme encore moins.
Chassons encor tous faux tesmoins,
Tous examens signez sans lire,
Le prescheur qui n'ose tout dire,
Le pescheur qui à toute main
Prend tout poisson avec son ain[265],
Les medecins qui sont trop riches,
Les pharmacopolles trop chiches,
Les chirurgiens trop piteux,
Les pages qui sont trop honteux,
Une nourrisse trop songearde,
Une nonnain trop fertillarde,
Un confesseur trop indulgent,
Un contable[266] trop negligent,
Un secretaire trop prolixe,
Une trop jeunette obstetrice[267],
Un brasseur près de mauvaise eau,
Un paticier près d'un bordeau[268],
Un boucher de puante alaine,
Une servante trop mondaine,
Un escolier près d'un tripot,
Un tavernier auprès du pot,
Un meusnier près de sa tremie,
Un jaloux près d'une abbaye.
Nous chassons aussi ces sorciers,
Nourrissons d'esprits familiers,
Permutations clericalles,
Bigamies sacerdotalles,
Ces aliances de nonnains,
Advocats prenans des deux mains,
Procureurs qui sont sans malice,
Sergeans qui doivent leurs offices,
Greffiers qui babillent souvent,
Les commis qui n'ont point d'argent,
Le juge qui n'a qu'une oreille,
Celuy qui dit: à la pareille;
Le regent qui ne fesse pas,
Valets trop long-temps au repas,
Laquets cheminans des machoires,
Tabeillions sans escritoires,
Le receveur qui s'apauvrit,
Le financier qui s'enrichit,
Le poète qui tient de la Lune,
Le chantre qui tient de Saturne[269],
Le barguigneur[270] Mercurial,
Le contemplatif jovial,
Les enucques qui veulent frire,
Coquus qui veulent d'autres rire,
Bègues qui veulent discourir,
Les boiteux qui veulent courir,
Aveugles jugeant du visible,
Savetiers qui lisent la Bible[271],
Les femmes qui veulent prescher,
Ladre qui craint l'autre toucher,
Cordonniers portant les pantoufles,
Les chats qui veulent porter moufles[272].
Sur tout gardons-nous aujourd'huy
De l'envieux qui loue autruy,
Du loup qui faict du charitable,
Du pourceau qui dort sous la table,
De la mouche sur l'elephant,
Du singe qui berse l'enfant,
De l'ours qui nous monstre sa patte,
Du renard qui les pousles flatte,
Du lion qui a beu du vin,
Des syrènes du far messin[273],
Du cancre qui hume les huistres,
Et des asnes de franc arbitres.
Il se faut conserver aussi
Du ris du tiran endurcy,
Des larmes d'une courtisane,
Des finesses de la chicane,
De la baguette d'un huissier,
De la navette d'un telier[274],
D'un et cætera de notaire,
D'un qui pro co d'apotiquaire,
Des blandices d'un macquereau,
Des accolades d'un bourreau,
De l'inquisition d'Espagne,
Des coupe-bources de Bretaigne,
D'un fé dé de[275] italien,
Et d'un certes à bon escien,
D'un veritablement de thraistre
Et d'un chien qui n'a point de maistre,
De la main d'un bon escrivain,
De la cuisine d'un vilain,
Du couteau du flamen[276] yvrongne,
Et du cap de Dious de Gascongne,
Du sacremente d'Allemant[277],
Et de la fureur du Normant[278],
De la goittre savoisienne,
De la crotte parisienne,
De la verolle de Rouen[279].
Mais nous voicy à Sainct-Aignan,
O dieux! que d'ordures estranges!
Que de culs cachez dans les granges!
Que de bouteilles, de flacons!
Que de bons jans, que de jambons!
Que de fleurettes refoulées!
Que de filles despucelées!
Que de beaux collets defraisez,
De buscs rompus, de ceints brisetz!
Que de mains sous les vertugades!
Que d'andouilles, que de salades,
De jonchée, de cervelats,
De tables, de pots et de plats!
Que de fringuantes damoiselles!
Quel tintamarre de vielles,
De violions et de hault-bois!
Que de putains dedans les bois!
Que de collerettes rompues!
Et que de fesses toutes nues!
Que de beaux tetins descouverts!
Que d'enfans auront les yeux verts!
Qu'il faudra eslargir de robbes,
Et desplisser de garde-robbes!
Que de matrones empeschées!
Que de gardes! que d'accouchées[280]!
Que de baptesmes clandestins!
Et que de pères et parrains!
Balions donc ces villenies,
Ces dances, ces follastreries,
Ces blancques, ces jeux de hazart,
Ces discoureurs d'amour à part,
Ces vivandiers de foires franches,
Taverniers pour quatre dimanches,
Et chassons encore au baley
Ces beaux tireurs de pape gay[281].
Que leurs arcs et leurs cordes roides
Abattent les roupies froides
Qui pendent aux nez morfondus
Des enfans de Caulx refondus.
Or voylà bien des places nettes:
Nos tasches seront bientost faictes;
Il ne reste qu'à balier
La loyauté du couturier,
La paresse du laquais basque,
Le trop grand courage d'un flasque[282],
Les gouttes d'un jeune sauteur,
La grand blancheur d'un ramonneur,
Le trop grand sillence des femmes,
Les bastars des chastrez infames;
Mais du tout dechassons allieurs,
Ces fols poetastres rimailleurs,
Dont la rithme est si mal limée
Et la lime si mal rithmée,
Qu'un bon rithmeur, rime limant,
Leur rithme relime en rithmant.
C'est faict, allons, quittons l'ouvrage,
Ne nous lassons point davantage.
Hercul bien empesché seroit
Sy toute la terre il vouloit
Rendre d'ordure repurgée
Comme il fit l'estable d'Augée.


Aux Dames[283].

Mignonnes, j'ay voulu, excusant vostre amour,
A visages masquez jouer vos personnages,
Ce seroit allumer la chandelle en plein jour;
Aux pelerins cognus, il ne faut point d'image.

Le poète qui a descouvert vos abus
A senti la rigueur de vostre ame irritée;
Mais ne le faictes plus, il n'en parlera plus:
L'effet cesse à l'instant que la cause est ostée.

S'il vous est malaisé de quitter ce plaisir,
Il nous est encor plus malaisé de nous taire.
Vous avez trop d'amour, et nous trop de loisir;
Nous aymons d'en parler, vous aymez de le faire.