Apollon, degousté des liqueurs du Parnasse,
Qui n'eurent qu'un cheval pour premier eschanson,
M'appelle quand il fait quelque bonne chanson,
Et pour bien entonner ardemment il m'embrasse.
Cette eau de Castalie où l'on devient poète
N'inspire à ses poumons qu'un accent enrumé;
Mais quand il me courtise il se sent animé
D'un air qui rend sa voix plus divine et plus nette.
Les mignons de ce dieu font par moy des miracles
Et me doivent l'honneur de leurs plus beaux desseins;
Ma feconde vertu les produit par esseins,
Et mon gazouillement leur dicte des oracles.
C'est erreur de penser que dans la poesie
L'on puisse reussir à moins que de m'aymer;
Tous ceux que mes appas ne peuvent enflammer
N'ont jamais qu'une veine infertile et moisie.
Ce lyrique excellent de la muse romaine
Que Mecène appelloit le Pindare latin,
Eust-il pourveu ses vers d'un si fameux destin
Si ma douce fureur n'eust enrichy sa veine?
Sitost que son esprit sentoit la pituite
Offusquer tant soit peu ses nobles fonctions,
J'accourois au secours de ses conceptions,
Dont il m'attribuoit la gloire et le merite.
Fuyant la medecine et ses plus sçavans maistres,
Qui m'esloignoient de luy pour conserver ses yeux[393],
Il jugeoit leurs avis sots et pernicieux,
De nuire au bastiment pour sauver les fenestres[394].
Le copieux Ronsard, l'industrieux Jodele,
Le grave du Bellay, l'agreable Baïf,
Le tragique Garnier, et Belleau le naïf,
Me consultoient souvent comme oracle fidele.
Desportes m'invitoit à ses mignards ouvrages;
J'entretenois Bertaud dans ses divins élans,
Et, pour faire des vers plus forts et plus coulans,
Du Perron me mandoit par quelqu'un de ses pages.
Pour louer un vainqueur tout couvert de trophées,
Pour descrire un amant nageant dans les plaisirs,
Et pour sonder un cœur jusqu'aux moindres desirs,
Mon odeur seulement les rendoit des Orphées.