Cet espouvantable carnage
Qu'on oit publier dans Paris,
Ce n'est qu'en un nouveau langage
La mort des rats et des souris.
D'Acreygne, d'estoc et de taille,
Jouant çà et là des deux mains,
Donne le gaing de la bataille
A la vaillance des Lorains.
Pour avoir descrite l'histoire
De ces memorables assauts,
Il joinct à ses tiltres la gloire
D'estre nommé Prince des Sots.

Oraison funèbre de Caresme prenant, composée par le Serviteur du roy des Melons andardois[482].

M.DC.XXIII. In-8.

Pourquoi, cruelle Mort, trop injuste et sevère,
Nous oste-tu si tost ce prince debonnaire?
Pourquoy as-tu changé nostre contentement,
Nos liesses, nos joyes, en douleurs et tourment,
Nous privant de celuy dont les graces divines
Esclattoient tous les jours au milieu des cuisines,
Qui a fait que les princes ont quitté les combats
Pour chercher les festins, les dances, les esbats;
Qui mesme a fait changer aux grands chefs de milice
La fureur en douceur, et quitter l'exercice
Des armes pour chercher aux cuisines repos,
Où aux combats des dents ils se monstroient dispos;
Et, festoyans sans fin de viande assaisonnée,
Comme chapons, poulets, langue de bœuf fumée[483],
Perdris, cailles, faisans, patez de venaison,
Lièvres, levraux, lapins, becasses de saison,
Oys sauvages, canards, pluviers et courlie,
Vaneaux et pigeonneaux, l'alouette jolie,
Sans conter le bœuf gras, poulets de fevrier,
Le veau, dont se traitoit l'artisan roturier,
Les masques desguisez de diverses manières,
En boesme, à l'entique, en paisans et bergères,
Accompagnez les uns de musique de voix,
Les autres de viollons, flageolets et hautbois,
Les phifres, les tambours, les trompettes gaillardes,
Faisoient retentir l'air en donnant les aubades?
Chacun à qui mieux mieux alloient solemnisant
De ce prince benin l'heureux advenement.
Mais, quoy! cela n'est plus: ceste mort trop soudaine
Finissant nos plaisirs, augmente nostre peine,
Nous l'oste, meurtrière, aussitost que venu,
Et quasi mesme avant qu'il fust de nous conu,
Change tous ces plaisirs en amères tristesses,
En jeûnes, en chagrins, en travaux, en angoisses,
Nos chapons en harans, en febves nos poulets,
Et nos langues de bœuf en vieux harans sorets,
Nos perdrix en moulue[484], nos cailles en anguillettes,
Et nos faisans en rais puantes et infectes.
Pastez de venaison seront changez en noix,
Nos lièvres et levraux et nos lapins en pois;
Oys sauvages et canards, pluviers et courlies,
Seront changez aussi pour des seiches pouries[485];
Et bref, tout le surplus de ces frians morceaux
Seront changez en raves, eschervises, naveaux;
Nos dances, nos ballets, mousmons[486] et masquarades,
Nos musiques de voix, en cris et hurlemant
Qu'on fera pour la mort de Caresme prenant.
Hé! qui sera celuy qui de ses deux paupières
Ne fera distiler deux coulantes rivières,
Lorsque, par le deceds de ce prince tant bon,
Il se verra exclus de manger d'un jambon?
Pleurez, pleurez, pleurez, pleurez en milles diables;
Hé! pleurez pour celuy qui faisoit que les tables
Estoient toujours remplies de mets delicieux,
De vins clairets, vins blancs, vins nouveaux et vins vieux;
Pleurez, broches et landiers[487]; pleurez, vous, lechefrites;
Pleurez, casse[488] et chaudron; pleurez, grasses marmites,
Pleurez, pleurez la mort de celuy qui faisoit
Que servant tous les jours chacun vous cherissoit;
Pleurez, pleurez aussi, vous, gentille lardoire,
Et ayez comme nous de ce prince memoire;
Disons-luy tous adieu, et tous ensemblement
Faisons-luy de l'honneur à son enterrement;
Pleurons à qui mieux mieux, jusqu'à ce qu'il revienne.
Cul qui ne pleurera, que la foire le prenne,
Et, ne le laschant point, aille tousjours foirant
Jusqu'au nouveau retour de Caresme prenant!

Puisse l'amour qui vous enserre
Vous convier d'aimer un Pierre,
Serviteur du roy des Melons,
Et que l'astre qui vous void naistre
Vous puisse; Charles et mon maistre,
Unir de cœur comme de noms!

FIN DU TOME TROISIÈME.