Absent de ma Philis, toute chose me fasche;
Mes biens sont sans plaisir et mes maux sans relasche;
Mes sens n'ont plus de sens, et, privez de discours,
Me font voir leurs objects quasi tout à rebours;
Allant dedans la Cour, revenant dans les villes,
Je trouve les plus sots mieux que les plus habiles,
La cour sans mal contans, le Perou sans escus,
La faveur sans envie, et Paris sans coqus;
Les princes sont vallets, et les vallets sont princes;
Que comme les chevaux on barde les provinces;
Qu'il n'est auprès du roy que des gens bien hardis;
Que Théophile va tout droit en paradis[344];
Qu'on ne prend en l'estat pour despecher affaires
Que de saint Innocent les fameux secrétaires[345];
Le president du Vair est marchant de pourceaux[346];
Vautray est chancelier[347], Marais garde des sceaux[348];
Pour gouverner Monsieur, et en faire un chef-d'œuvre,
On envoye querir le bon marquis de Cœuvre[349];
Les Juifs prennent la croix et preschent Jesus-Christ,
Et que le tiers estat porte le Saint-Esprit;
Monsieur fait ce qu'il veut, et que la royne mère,
Sur la foi du Guisar se veut mettre en colère;
L'empereur Ferdinand aime le Palatin[350];
Le duc de Montbazon ne parle que latin[351];
Pontchartrain court un cerf[352], et Castille la bague[353];
Rien de si bien disant que madame d'Entrague[354];
Que Bassompierre fait l'amour sans dire mot;
L'evesque de Luçon est un pauvre idiot[355];
Barbier est en faveur[356]; et messieurs de Luynes,
Tous les jours au lever du marquis de Themines[357],
Qui font venir en cour le bon duc de Bouillon
Pour estre gouverneur du comte de Soisson[358];
Que le due d'Espernon, renonceant à ses forces[359],
Vient en Cour sur la foy du colonel des Corses[360],
Et que la royne mère adore Marcillac[361],
Comme Pocelay[362] le marquis de Rouillac;
Le cardinal de Retz explique l'Escriture[363],
Et que le duc d'Usez dit la bonne aventure[364];
Madame de Sourdis fait des chastes leçons;
Son fils le cardinal n'aime plus les garçons[365].
L'abbé de Saint-Victor a la barbe razée,
Et le duc de Nemours a la teste frisée[366];
Que, pour déniaiser Modène et Deagens[367],
Chalais et Saint-Brisson sont deux propres agens;
Le baron de Rabat[368] est enfant legitime,
Et le père Joseph est grand joueur de prime[369];
Que le duc de Rohan est un fascheux jaloux,
Et que monsieur le Grand est accablé de poux[370];
On ne fait plus l'amour au quay de la Tournelle;
Madame de Monglas[371] a la gorge fort belle;
Que Maillezay n'est plus importun ny cocquet;
Qu'on souffre sans ennuy son malheureux caquet;
Que le baron d'Anthon rentre dans Angoulesme;
Le comte de Grandmont a le visage blesme;
Sainct-Luc n'est plus roman[372]; Crequy n'est plus caigneux;
Liencourt est bigot[373], et Bonneuil est hargneux[374];
Despesses ne sait plus ni le temps ni l'histoire[375];
Le comte de Limours a fort bonne mémoire;
Le comte de Chombert est homme de loisir[376];
Le comte de Carmaing[377] n'aime plus son plaisir;
Garon est en collère parmi les atheistes[378];
Servin[379] et du Montier se sont mis Jésuites[380];
Que le prince Lorrain a soing de son honneur;
Chaudebonne[381] de gueux est venu grand seigneur,
Ne porte plus le dueil, et sa muse bottée
Hay les habillemens, et marche sans espée;
Vitry, le mareschal, n'a plus de vanité[382];
Et Zamet a perdu sa noire gravité[383];
Comminges[384] et Botru ont perdu la parole,
Et le père Berulle a gaigné la verolle;
Que Rochefort[385] s'estonne et demande à Pattot
Pourquoy monsieur le prince aime tant Hocquetot[386];
Que les princes du sang ont la paralysie;
Le marquis de Sablé redouble sa phtisie[387];
Le marquis de Mosny[388] est homme de raison;
Moisset homme de foi, l'argent hors de saison[389];
Les princes souverains sont des joueurs de farces,
Et que le père Arnoul[390] entretient mille garces;
Boulanger est soldat, et que les favoris
Ne bougent des festins des bourgeois de Paris;
Rien de si genereux que le comte de Brayne[391];
Que le comte de Fiesque est un tireur de leine[392];
Le comte de Brissac grand abbateur de bois,
Curson ne parle plus de la maison de Foix;
Le marquis colonnel sera toujours poltron,
Comme fut son grand père et le duc d'Espernon[393].
Philis, le deplaisir d'une fascheuse absence
Estouffe en mon esprit l'entière cognoissance,
Monstrant la verité contraire à la raison;
Aussi l'extravagance en est la guerison;
Puisqu'il faut posseder celle qui me possède,
La cause de mon mal en est le seul remède.
Le Monstre à trois testes[394]
Ceste lasche et traistre fortune,
Fille du vent et de la mer,
Qui ne fut jamais qu'importune,
Aux gens que l'on doit estimer,
Qui met au plus haut de la roue
Ce qu'elle tire de la boue,
Et puis les laisse choir à bas,
Qui fait, aveugle en son elite,
Que la faveur et le merite
Vont toujours d'un contraire pas;
Ce monstre pour qui les victimes
Sont aujourd'huy sur les autels,
Qui volle les droits legitimes
Des vœux deubs aux grands immortels;
Il ne faut point que l'on s'estonne,
Si, par colère, je luy donne
La qualité de monstre icy.
Les raisons y sont toutes prestes:
Dites-moy, puisqu'il a trois testes,
Le peux-je pas nommer ainsi?
C'est elle enfin qui nostre haine
A voulu prendre pour object;
Son humeur orgueilleuse et vaine
Nous en donne assez le suject.
Quel prodige, au temps où nous sommes,
Que les plus bas d'entre les hommes
Aillent de pair avec les dieux,
Lors que sur des oiseaux de proye[395],
Ainsi que le mignon de Troye,
Ils sont montez dedans les cieux?
Quelle honte à ce grand empire,
Jadis si fort et si puissant,
Qu'il se promettoit tout en pire,
De vaincre celui du Croissant,
D'estre captif sous un Cerbère,
Sans qu'un des siens se delibère
De l'affronter comme autrefois;
Qu'il ne se trouve plus d'Hercule
Et que tout le monde recule
Au moindre echo de ses abois?
O fortune, ô nostre ennemie!
C'est toy qui cause ces malheurs.
O France! tu es endormie,
Pour ne point sentir tes douleurs.
O! démon soigneux des coronnes,
Qui, jour et nuict, les environnes
De légions pour les garder,
Souffriras-tu ceste insolence?
Vois-tu pas que sa violence
Voudroit desjà te gourmander?
C'est un hydre espouvantable,
A qui, quand on coupe le chef,
Icy la chose est veritable,
Il en naist plusieurs de rechief.
C'est la peste des monarchies;
On ne les peut dire affranchies
Tant qu'elles portent ces gens-là.
C'est la ruine des provinces,
Et le coupe-gorge des princes,
Qui, sots, endurent tout cela.
Grand monarque, dont la vaillance
Ne trouva jamais rien de fort,
Qui vivez en la bienveillance
Malgré les siècles de la mort,
Hé! que direz-vous à ceste heure,
Si de la celeste demeure
Vous voyez avec passion
Ce qui se fait en nostre monde,
Où tout se gouverne et se fonde
Sur les pas de l'ambition?