Le Tableau des ambitieux de la Cour, nouvellement tracé du pinceau de la Verité, par maistre Guillaume, à son retour de l'autre monde[59].

M.DC.XXII.

Les plus sots sont ceux-là qui se ventent sans cesse
De leurs extractions, sans argent ny noblesse;
Qui presument, boufis de magnanimité,
Faire jambes de bois à la necessité.
Pauvres et glorieux veulent pousser fortune
A contre-fil du ciel, qui leur porte rancune,
Font la morgue au destin, et, chetifs obstinez,
Fourrent jusqu'au retraict leurs satyriques nez.
Ils font les Rodomonts, les Rogers, les Bravaches,
Ils arboriseront[60] quatre ou cinq cens pennaches
Au feste sourcilleux d'un chapeau de cocu,
Et n'ont pas dans la poche un demy quart d'escu.
Monsieur, vous plairoit-il me payer? Il replique:
Je n'ay point de monnoye, au courtaud de boutique;
Puis, pompeux, se braguant[61] avecques majesté,
Dira à son valet: Suis-je pas bien botté?
Fraizé comme Medor, n'ay-je pas bonne grace?
C'est mon[62], dict le laquay, mais garde la besace,
De gripper la fortune assez vous essayez;
Mais tandis les marchands veulent estre payez,
Et n'y a dans Paris tel courtaud de boutique[63]
Qui, vous voyant passer, ne vous face la nique,
Et ne desire bien que tous les courtisans
Fussent aussi taillez comme les paysans,
Qui, taillables des grands, n'ont point d'autres querelles
Que tailles et qu'impots, que guets et que gabelles.
L'on ne fait rien pour rien, et pour l'odeur du gain
Le manœuvre subtil prend l'outil en la main.
Mais vous, guespes de cour, gloutonnes sans pareilles,
Vous mangez le travail et le miel des abeilles,
Et ne ruchez jamais, ny d'esté ny d'hyver.
Quand ils sont attachez à leurs pièces de fer,
Et qu'ils ont au costé (comme un pedant sa verge)
Joyeuse, Durandal, Hauteclaire et Flamberge[64],
Ils presument qu'ils sont tombez de paradis,
Ils pissent les ducats pour les maravedis;
Les simulacres vains des faux dieux de la Chine
Ne s'oseroient frotter contre leur etamine,
Et Maugis, le sorcier, prince des Sarrazins,
Ni le fameux Nembroth, n'est pas de leurs cousins.
Bragardans en courtaut de cinq cens richetales[65],
Gringottans leur satin comme ânes leurs cimbales[66],
Piolez, riolez, fraisez, satinisez,
Veloutez, damassez et armoirinisez[67],
Relevant la moustache à coup de mousquetade,
Vont menaçant le ciel d'une prompte escalade,
Et de bouleverser, cracque! dans un moment
Arctos, et Antarctos, et tout le firmament.

La maison de Cécrops, d'Attée, de Tantale,
Champignons d'une nuict, leur noblesse n'egale;
Ils sont, en ligne oblique, issus de l'arc-en-ciel,
Leur bouche est l'alambic par où coule le miel;
Leurs discours nectarez sont sacro-saincts oracles,
Et, demy-dieux çà bas, ne font que des miracles.
Mais un lion plus tost me sortiroit du cu
Que de leur vaine bourse un miserable escu;
Ils blasphèment plus gros dans une hostellerie
Que le tonnerre affreux de quelque artillerie:
Chardious! morbious! de po cab-de-bious[68]!
Est-ce là appresté honnestement pour nous?
Torchez ceste vaisselle, ostez ce sale linge,
Il ne vaut seulement pour attifer un singe.
Fi ce pain de Gonès! apportez du mollet[69],
Grillez cet haut costé. Sus, à boire! valet;
Donne moy ce chapon au valet de l'estable,
Car c'est un Durandal, il est plus dur qu'un diable,
C'est quelque crocodil! tau, tau! pille, levrier;
Que ce coc d'inde est flac! va dire au cuisinier
S'il se dupe de nous, s'il sçait point qui nous sommes,
Et luy dis si l'on traitte ainsi les gentils hommes.
L'hoste, qui ne cognoit qu'enigme au tafetas:
«Gentil homme! Monsieur! je ne le sçavois pas.
Et, quand vous seriez tel, c'est assez bonne chère,
Monsieur. Que Dieu pardoin à feu vostre grand-père,
Il estoit bon marchand; j'achetay du tabit
Du pauvre sire Jean pour me faire un habit.
Il m'invita chez luy à curer la machoire;
Mais là le cuisinier n'empeschoit sa lardoire,
N'ayant albotté[70] que trois pieds de moutons,
Et falloit au sortir payer demy teston.
L'on n'y regarde plus, soit sot ou gentil homme,
Massette de Regnier, on prend garde à la somme:
Car, selon que l'on frippe on paye le gibier,
Le noble tout autant que le plus roturier.
Quand c'est semblable laine, autant vert comme jaune.
Ainsi bien manioit vostre grand-père l'aune.»

A vray dire, ces fats sont quelquefois issus
D'un esperon, d'un lard, d'un ventre de merlus,
D'un clistère à bouchon, d'un soulier sans semelle,
D'une chausse à trois plis, d'un cheval, d'une selle,
D'un frippier, d'un grateur de papier mal escrit,
D'un moyne defroqué, d'un juif, d'un ante-christ.
D'un procureur crotté, d'un pescheur d'escrevice,
D'un sergent, d'un bourreau, d'un maroufle, d'un suisse,
Et cependant ils font les beaux, les damerets,
Et ne pourroient fournir pour deux harencs sorets.
Mais lisez vos papiers, vos pancartes, vos tittres,
Et vous vous trouverez tous issus de belistres,
Mille fois plus petits encor que des cirons
Et plus nouveaux venus que jeunes potirons;
Qu'il vous faut humer fraiz comme l'huistre en escaille,
Et que vostre maison n'est pas une anticaille.
Venons sur memento, nous sommes tous cinis,
Mais d'un reverteris gardez d'estre punis.
Qui faict plus qu'il ne peut au monde de despence,
Il a plus qu'il ne veut au monde d'indulgence.
Pour amortir l'orgueil de mille vanitez,
Considerons jadis quels nous avons estez,
Et, faisant à nature une amende honorable,
Dis, superbe: J'estois vilain au prealable
Que d'estre gentilhomme; et, puis que de vilain,
Je me suis anobly du jour au lendemain,
Du jour au lendemain je peux changer de tittre
Et de petit seigneur devenir grand belistre,
Et en siècle d'airain changer le siècle d'or,
Et devenir soudain de consule rethor.
J'ay veu des pins fort hauts eslever leurs perruques
Par sus le front d'Iris, et tout d'un coup caduques,
Arrangez sur la terre, et ne servir qu'au dueil
D'un cadaver puant pour faire son cercueil;
J'ay veu de Pharaon les pompeux exercites,
Et contre Josué les fiers Amalechites
Gripper, triper, friper; et après un combat
Je passe de rechef, et ecce non erat[71].
Sur la flotante mer je voyois un navire
Qui menaçoit la terre et les cieux de son ire;
Mais, tout soudain rompant le cordage et le mast,
Je cherche mon navire, et ecce non erat.
J'ay veu ce que j'ay veu, une rase campagne
Enceinte devenue ainsi qu'une montaigne,
Qui pour mille geants n'enfanta qu'un seul rat;
Où est-il? je regarde, et ecce non erat.
Bref que n'ay-je pas veu, que ne contemplé je ores?
Et avant que mourir que ne verray-je encores?
Le monde est un theatre où sont representez
Mille diversitez de foux et d'esventez[72].

O constante inconstance! ô legère fortune!
Qui donne à l'un un œuf, et à l'autre une prune[73];
Qui fait d'un charpentier un brave mareschal,
Et qui fait galoper les asnes à cheval;
Qui fait que les palais deviennent des tavernes,
Qui, sans miracles, fait que vessies sont lanternes;
Qui fait que d'un vieil gant les dames de Paris
Font des gaudemichés, à faute de maris;
Que le sceptre d'un roy se fait d'un mercier l'aune,
Que le blanc devient noir et que le noir est jaune;
Qui change quelquefois les bonnets d'arlequins
Aux couronnes des grands[74] et les grands en coquins,
Les marottes en sceptre, en tripes les andouilles,
Les chapperons en houpe, en glaives les quenouilles,
Le rosti en bouilli, une fille en garçon,
Le coutre[75] en bon castor et la buse en faucon!

Je suis, sans y penser, des stoïques escoles;
Je croy ce que disoient ces sçavans Picrocoles[76],
Qui, sans hypothequer cinq cens pieds de mouton
Où l'on n'en void que quatre, arrestez au fatum,
Disoient de toute chose: Ainsi plaist à Fortune!
Que si quelqu'un gardoit les brebis à la lune[77],
Pendillant tout ainsi qu'un bordin vermoulu,
Ils repliquoient: Ainsi Fortune l'a voulu.
Si d'autres ils sentoient de qualité fort basse
Elever jusqu'au ciel leur grand bec de becasse,
Ils disoient, en voyant tout Crœsus dissolu:
Que voulez-vous? Ainsi Fortune l'a voulu,
Donnant comme elle veut à chacun sa chacune,
Car tel ne cherche rien qui rencontre Fortune,
Et souvent c'est à ceux qui ne la cherchent pas
Qu'elle fait les doux yeux de ses doubles ducats[78].

Ha! que si l'alchimie avoit dans sa cabale
Cette pierre trouvé, qu'on dit philosophale,
Les doctes porteroient jusques au ciel leur nez,
Et chimistes, sans plus, se diroient fortunez;
De Fortune icy-bas l'on ne parleroit mie,
Ceux là seuls seroient grands qui sçauroient l'alchimie.
Vous ne verriez alors tant de doctes esprits
Bottez jusqu'au genouil des crottes de Paris,
Mal peignez, deschirez, le soulier en pantoufle,
Les mules aux talons, n'ayant rien que le souffle,
Et, le fouet en la main, pauvres predestinez,
Recouvrer au Landy[79] deux carts d'escus rognez,
Pour se traitter le corps le long d'une semaine,
Domine, sans conter ny l'huile ny la peine,
Les plumes, le papier, l'ancre de son cornet;
Un sol pour degresser les cornes du bonnet,
Deux sols au savetier qui son cuir rapetasse
Un double au janiteur[80] pour balier la classe,
Sans conter le barbier, qui luy pend au menton
Une barbe de bouc, d'Albert[81] et de Platon;
Un pair de rudiments, un bon Jan Despautaire,
Et mille autres fatras qui sont dans l'inventaire
D'un pedant affamé comme un asne baudet,
Plus amplement à vous quæ glosa recludet.

Mais aujourd'huy l'on tient à mepris la science,
Et Fortune ne rit sinon à l'ignorance;
Un homme bien versé, ce n'est rien qu'un pedan;
Les asnes vont en housse, et tout est à l'encan.
La vertu sur un pied fait sentinelle à l'erte[82];
Madame la Faveur tient par tout cour ouverte;
Et dans les magistrats parents fourrent parents,
Ainsi que l'on entasse en cacque les harens;
Suyvant comme poussins sous l'aisle de leur mère,
Tout va au grand galop par compère et commère;
Le vieillard Phocion et le docte Caton
N'y ont pas du credit pour un demy-teston.
Dans ces jeunes conseils la vieillesse ravasse;
Quelque riche bedon[83], fol et jeune couillasse;
S'il a, sans droit, sans loix, quantité de ducas,
Se fera preposer à dix mille advocats
Qui auront dans l'esprit la science et l'escole
De Jason, de Cujas, de Balde, et de Bartole[84];
L'univers aujourd'huy est sans foy et sans loy,
La vertu de ce monde est quand l'on a dequoy[85];
Le sçavoir est un fat, l'argent nous authorise.
L'on ne peint la vertu avec la barbe grise:
Son habit est de femme, et jeune est sa beauté;
Pourquoy les femmes donc n'ont cette dignité,
Plustost que ces friands, ces obereaux de Beausse[86],
Qui de l'homme n'ont rien que le simple haut de chausse?
Que si cela est vray, pensez-vous, courtisans,
Sans argent ni faveur parvenir de cent ans?
Pensez-vous, sans argent, noblesse ny doctrine,
Obtenir des estats pour vostre bonne mine?
Que, pour friser, porter belle barbe au menton,
Un banquier vous voulust prester demy-teston?
Vous estes de grands sots si de ces ombres vaines
Vous allez repaissant vos travaux et vos peines.
Pour faire rien de rien, il faudroit estre Dieu;
Mais vous n'avez argent, ny sçavoir, ni bon lieu.
Tu viens accompagné des neuf muses d'Homère,
Mais tu n'apportes rien: rien l'on ne te revère:
Tu n'es qu'un Triboulet, et quand et quand pour lors
Avecques tes neuf sœurs tu sortiras dehors.
Dieu d'amour peut beaucoup, mais monnoye est plus forte;
L'argent est toujours bon, de quelque lieu qu'il sorte.
N'espérez seulement un estat de sergent,
Si, pour vous faire tel, vous n'avez de l'argent;
Si quartier chez le roy vostre bon heur recouvre,
Sera au Chastelet plutot que dans le Louvre;
Alors vous ne vivrez, n'ayant pas le dequoy
De vous entretenir, sinon du pain du roy:
Là vous n'aurez besoin de chevaux ny de guides,
Exempts de guets, d'imposts, de tailles et subsides.
Tous ces esprits falots, boufis comme balons,
Qui veulent estre grands[87] de simples pantalons,
Qui le fient de porc veulent nommer civette,
Et faire un brodequin d'une simple brayette;
Qui de l'esclat d'un pet veulent peser un cas,
Et d'un maravedis faire mille ducats;
Tous ces dresseurs d'espoirs, ces foux imaginaires,
Ces courtisans parez comme reliquiaires,
Ces fraisez, ces Medors, ces petits Adonis,
Qui portent les rabats bien froncez, bien unis;
Ces fils gauderonnez[88], d'un patar[89] la douzaine,
Voyent presque tousjours leur esperance vaine;
Que celle qu'enfantant se promet un geant
Ne produira sinon du fumier tout puant,
Lequel, pour tout guerdon, donnera la repue
A quelque nez camard qui jà en eternue.
Avecques leurs espoirs les courtisans sont foux;
Que bienheureux sont ceux lesquels plantent des choux!
Car ils ont l'un des pieds, dit Rabelays, en terre,
Et l'autre en mesme temps ne s'eloigne de guière;
Il n'est que le plancher des vaches et des bœufs;
J'ayme mieux qu'un harenc une douzaine d'œufs,
Et je m'aymerois mieux passer de molue fraische
Que d'hazarder mon corps à pratiquer la pesche.
Ostez-moy cet espoir; car je n'espère rien
Que d'estre un pauvre Job, sans secours et sans bien;
Que fortune tousjours, qui de travers m'aguette,
Ne me voudra jamais baiser à la pincette,
Et je mourray plustost sur un fumier mauvais
Que dans quelque cuisine ou dans quelque palais.
Vous diriez que je suis un baudet et un asne
D'attaquer de brocards la secte courtisane,
Veu mesme que je vais, il y a plus d'un an,
Botté, esperonné, ainsi qu'un courtisan;
Que c'est estre ignorant, avoir l'ame peu caute,
Que reprendre l'autruy et ne voir pas sa faute:
Car de la sapience et le don et l'arrest,
C'est cognoistre son cœur et sçavoir qui l'on est;
Il faut avant l'autruy soy mesme se cognoistre,
Et, comme Lamia, nous ne devons pas estre[90]
Des taupes dans chez nous et des linx chez l'autruy[91],
De peur qu'au charlatan, qui ouvre son estuy
Pour panser l'empesché, et luy-mesme a la perte,
L'on ne dise: Monsieur, vous n'estes qu'une beste;
Avant que de donner aux autres guerison,
Monsieur le charlatan, medica te ipsum.
Il est vray, par ma foi, j'ai suivy ceste vie,
Mais en après, Messieurs, je n'en ay plus d'envie;
J'ay franchi ce fossé, et, en sortant du lieu,
Je n'ai pas oublié mesme à leur dire à Dieu.