Le battelier d'enfer reparoit sa nacelle,
Rompuë sous le faix d'une ame criminelle,
Lors que Gautier-Garguille, arrivant furibond,
S'ecria: Passe-moy sans attendre un second,
Vieillard, et ne permets que deux fois je le die,
Car je suis de la farce en une comedie
Qu'on jouë chez Pluton. Si tu tardes beaucoup,
Le moindre des marmots t'y donnera son coup.
Ce discours depita l'homme à la vieille trongne:
Tu n'es plus, ce dit-il, à l'hostel de Bourgongne;
Il ne faut pas tousjours rire et tousjours chanter.
Icy-bas les esprits ne se pourront flater
Dans le sot entretien de tes pures fadaises,
On n'y sert point de noix, de moures[245] ny de fraises,
Et tu n'y peux tenir un plus insigne rang
Que de pescher sans fin un grenouiller etang.
Ne precipite point ta course malheureuse:
Tu ne sçaurois manquer cette charge honteuse.
Gaultier luy repondit: Profane, sçais-tu bien
Que les grands se sont plus à mon doux entretien?
Un seul ne me voyoit qui ne se prist à rire.
Ay-je pas mille fois delecté nostre Sire?
Bon Dieu! si tu sçavois que je suis regreté
Et que l'on a souvent ce propos repeté:
Las! le pauvre Gaultier, hé! que c'est de dommage!
Bref, si je retournois, on me feroit hommage.
Puis Caron, en riant: Ouy, tu retourneras;
Cela depend de toy, marche quand tu voudras.
Il ronfloit en tenant ce discours à Garguille,
Car il ne laissoit pas de pousser sa cheville
A l'endroit depecé de son basteau fatal.
Mais Gaultier, en colère: Espères-tu, brutal,
Que je puisse long-temps tarder en ce rivage?
Passe-moy vitement, je payeray ton gage;
Ne te deffie point d'un homme comme moy:
Je suis tout plein d'honneur, de justice et de foy.
Lors, entrant au batteau, l'homme à l'orrible face,
Saisi de ses outils, le conduit et le passe.
Il demande un denier; mais, montrant ses talons,
Gaultier dist en riant: Je n'ay que des testons.
Si tu ne me veux croire, avant que je devale,
Va-t'en le demander à la trouppe royalle;
Et cependant, s'il vient quelqu'un mort de nouveau,
Je le puis bien passer ou le mettre dans l'eau.
Sinon, viens avec moy chez Pluton et sa garce.
Tu ne bailleras rien pour entendre la farce.
Caron, voyant que tout alloit de la façon,
Jugea qu'il le vouloit payer d'une chanson[246].
Il dist entre ses dents: Jamais homme du monde
Sans avancer l'argent ne passera cette onde.
Garguille, de ce trait tout aise et tout joyeux,
Le signe en s'en allant et du doigt et des yeux;
Il l'estime nyais, et, secouant la teste,
Monstre qu'il duperoit une plus fine beste.
Cependant il arrive à la porte d'enfer,
Où, frappant comme un sourd, il resonne le fer.
Il tance le portier, qui rit de sa colère;
Mais aussi tost qu'il vit l'effroyable Cerbère
Qui, faisant le custos, y sembloit sommeiller,
Il passa doucement de peur de l'eveiller:
Car, n'ayant jamais veu de si terribles suisses,
Il craignoit d'estre pris aux jambes ou aux cuisses.
Mais comme il fut devant le palais de Pluton,
Un huissier rechigné luy monstra le baston:
Quoy! fol outrecuident! quelle effrontée escorte
T'ose bien faire voir le cuivre de la porte?
Le roy demeure icy; les juges criminels
N'osent voir sans congé ses louvres eternels,
Et tu viens hardiment en cette digne place!
Juge donc le peril où t'a mis ton audace.
Cela dit, il le chasse, et neantmoins Gaultier
S'efforce de monstrer des traits de son mestier
En chantant et dansant, mais enfin se retire,
Voyant que de ses tours l'huissier ne vouloit rire.
Après avoir erré mille detroits nombreux,
Il se treuve au palais où tous les malheureux
Vont comparoir devant les majestez sublimes
De ces trois presidens qui condamnent les crimes.
Les sergens conduisoient un mechant garnement
Devant le sieur Minos pour avoir jugement.
Le fou, qui vit cela, sentit son ame atteinte
En ce mesme moment de froideur et de crainte,
Car le juge leur dist: Je croy que vous rêvez;
Pourquoy n'amenez-vous ces autres reprouvez?
Veux-je pas à chacun prononcer sa sentence
A la proportion de son enorme offence?
Ce fut là qu'en fuyant nostre pauvre Gaultier
Monstra qu'il n'estoit pas le fils d'un savetier.
Avoit-il pas grand tort de passer les devises,
Puis que les champs heureux à ses fautes remises
N'estoient pas deniez? La curiosité
Apporte bien souvent de l'incommodité:
Il le reconneut bien, car il jura dès l'heure
De ne retourner plus où le juge demeure.
Quand il fut arrivé dans ces prez où les fleurs
Conservent à jamais l'eclat de leurs couleurs,
Où cent flots argentez arrosent les herbages,
Où l'air purifié n'a jamais de nuages,
Et où l'on ne voit point changement de saison
Dans l'ordre qu'y fait voir l'eternelle raison,
Il se coucha tout plat sur l'herbe et les fleurettes,
Mais il tesmoigna bien, par mille chansonnettes,
Le plaisir qu'il avoit d'estre hors du danger.
Tabarin, le voyant, s'en vint le langager[247],
Jugeant à sa façon que c'estoit un bon drole,
Et qu'ils avoient été nourris en mesme ecole.
Je ne m'estonne point s'ils se firent acueil,
Car toujours le pareil demande son pareil.
Si tost que Tabarin eut fait la connoissance[248],
Garguille s'ecria: Que j'ayme ta presence!
Incomparable esprit, subtil, facetieux,
Personne ne te hait sous le bassin des cieux;
Que j'ay pris de plaisir à lire ton beau livre!
Je n'avois autre soin, autre bien, que de suivre
Tes beaux enseignemens, qui sont poudrez d'un sel
Tel que nos devanciers n'en goustèrent de tel!
L'autre, à qui ce discours sentoit comme du baume,
Et qui n'eust tant prisé la lecture d'un pseaume,
Se voulut informer des bons garçons du tans
Et de ce qui s'est fait depuis vingt ou trente ans;
Mais Orfée parut marqué de mille playes
Qui font encore voir si les fables sont vrayes.
Quand Garguille eut apris que c'estoit ce rimeur:
Nos poètes, dit-il, sont bien d'une autre humeur;
Ils ne se feront point mettre le corps en pièces
Faute d'aimer la femme: ils ont tous leurs maîtresses,
Et plustost deux que trois. A ces mots Tabarin
Ayant trouvé du goust, fist un ris de badin;
Mais Gautier, s'ennuyant de se voir inutile,
Dist qu'il vouloit monstrer comme il estoit habile,
Si tost qu'il auroit sceu les agreables lieux
Où les comediens font admirer leurs jeux.
Alors, sans differer, il courut sur les friches
Pour voir en toutes parts s'il verroit des affiches;
Mais quand il n'en vit point, et qu'il fut asseuré
Que là son bel esprit seroit moins admiré
Que parmy les humains, il se change en tristesse,
Fasché de n'y voir pas rire de ses souplesses.
Il court de tous costez, hurlant à tout moment
Un discours qui ne dit que: Paris! seulement.
Il se met sur un mont où vainement il tache,
Planté sur ses orteils, d'aviser sainct Eustache[249].
Un esprit politique, ayant tout ecouté,
Le voulut faire boire au fleuve de Lethé,
Afin que des humains il perdît la memoire:
C'estoit vouloir sans soif forcer un asne à boire,
Car Gautier repondit que seulement aux bains
On se servoit de l'eau, et pour laver les mains.
Il s'enfuit sur ce point, dépassant d'une lieue
L'esprit, qui, moins subtil, est encore à sa queue.
Je jure mon cornet qu'il aura beau courir,
Le fou ne boira pas, et deust-il en mourir.
Il marque de ses piez la terre qui raisonne,
Et fait voir en sautant qu'un fossé ne l'etonne.
Chacun juge là-bas, à le voir si leger,
Que son mestier estoit d'apprendre à voltiger.
Il a jambes de cocq et tout le corps si graisle
Que le vent pourroit bien l'emporter sur son aisle;
Mais c'est trop guarguillé: si quelqu'un le veut voir,
Qu'il aille à l'autre monde; il s'y fait prevaloir,
Ayant enfin guaigné l'azile d'une roche
Où je ne pense pas que jamais on le croche.

Les estrennes du Gros Guillaume à Perrine[250], presentées aux dames de Paris et aux amateurs de la vertu.

Perrine,

Estant ces jours passez proche voisin de nos chenets, croquetant le marmouset[251], pensant tromper la rigueur de l'hyver par l'humble radication d'une chaleur ignée qui me donnoit sur la place Maubert (au moins, dis-je, à la Grève[252] de mes jambes), il me souvint que ceste année commençoit à prendre fin, et que le dernier jour d'icelle servoit de veille au premier de l'année prochaine, et que pareil jour la coustume, autant ancienne que louable et bonne, estoit d'estrener ses amis, et qu'entre tous ceux que j'ayme en ce monde tu as pris le supresme degré; toutefois ces considerations, assemblées comme une botte d'allumettes ou de carottes, m'ont fait resoudre de t'estreiner à ce beau jour de l'an. Mais ceste resolution ne m'a de rien servy, d'autant que, quand j'ay songé à ce que je te donnerais, ç'a bien esté le mal: car mon imaginative chancelloit (sans tomber toutes fois) tantost deçà tantost delà, car je meditois ainsi que de presenter des poids succrés, du pain d'espice, un petit chou, un pain de mouton[253], une rissolle, un bissecuit ou un macaron, cela ne te convenoit point, n'estant point friande.

De te donner une pirouette de bois, un bilboquet de sureau[254], une poupée de platre, un chiflet de terre et un demy-seinct de plomb, rien de tout cela, car tu n'es plus un enfant. De te donner de l'argent monnoyé, non, car c'est en manière d'aumosne à des pauvres gens.

De t'estrener aussi d'abits, demy-ceint d'argent, d'anneaux, de bagues et joyaux, tout beau! je n'y vois goutte en ceste grande perplexité d'esprit. Je me suis advisé que, si je te faisois estreine, il falloit qu'elle fust pour toute ta vie, sans recommencer si souvent: car je te diray en passant que ce n'est guère ma coustume de donner; toutesfois, ma bource en est toute grasse et usée.

Mais aussi de te faire un don si signallé que je te donnasse tout ce que tu aurois besoin tout le long de ta vie, hé! il me faudroit aller aux Indes querir de la terre à Bertran[255] pour y satisfaire. Joint que, quand j'aurois le Mont-Senis en ma possession aussi couvert d'or comme est de neige cest yver, cela n'y feroit rien.