Je vous invoque, ô Dioscures,
Miraculeuses genitures,
Fils d'un œuf, et Helène aussy,
Qui fut de Paris le soucy;
Et le doux fruict de la promesse
Que lui fit Cypris la deesse,
Lorsque, juge, il la prefera
A Junon, et luy defera
La pomme d'or que la Discorde,
Ennemie de la Concorde,
Prepara pour troubler les cieux;
Voyez-moy d'un œil gracieux;
Suppliez pour moy vostre père,
Par les amours de vostre mère,
Que je chante aussy doucement.
L'œuf qui chantoit mignardement
Ses passions sur le rivage
D'Eurote[54] quand sous le plumage
D'un cygne blanc il se cacha
Pour prendre, sans qu'on l'empescha,
Avec vostre mère affinée,
Les plaisirs deuz à l'hymenée.
L'œuf ne sauroit trop se vanter:
Quel los il a que Juppiter
Deux œufs luy-mesme voulut pondre!
N'est-ce pas assez pour confondre
Ceux quy de l'œuf ne font point cas?
Luy quy peut tout, pouvoit-il pas
A vous, ses chères creatures,
Ordonner d'autres enclotures
Que d'un œuf, si l'œuf n'eust esté
Digne, par sa propriété,
De vous tenir neuf mois en serre?
Celuy dedans l'ignorance erre
Quy de l'œuf ne sçayt la valeur.
Par l'œuf on prouvoit son malheur
Ou son bonheur; jadis les mages
De l'œuf tiroient divers presages;
Sur un brasier ils le mettoient
Et diligemment ils guettoient
S'il ne jetoit point par ses pores
Quelque sueur, mesme encores
S'elle sortoit par ses costez
Ou par ses deux extremitez:
Car, si par sa coque fendue
Sa liqueur etoit espandue,
C'estoit un presage asseuré
Que le ciel avoit conjuré
Contre celuy quy faisoit faire,
Pour savoir son sort, ce mystère.
Orphée s'en est delecté
Et en a escrit un traicté
Quy l'Oocospique s'appelle[55].
Ceste façon n'estoit nouvelle
De vaticiner par les œufs
Si les desteins seroient heureux
Ou si l'issue pretendue
Auroit la fortune attendue.
Nos pères des siècles passez
Ont pratiqué cest art assez;
De l'œuf ils savoient la cabale.
Livia devina qu'un mâle
Naistroit d'elle, ayant en son sein
Couvé un œuf d'où un poussin
Sortit cresté, vray pronostique
Qu'un jour dessus la republique
Des Romains il domineroit,
Et que l'aigle decoreroit
Ses estandartz. La Destinée
Parfeit la chose devinée,
Car Livia veit son enfant
Estre un empereur triomphant.
De l'œuf on tire mille augures,
Mille infaillibles conjectures,
D'où l'on voist naistre bien souvent
Un effet quy n'est decevant.
L'œuf est le symbole du monde;
L'air et le feu, la terre et l'onde,
En luy sont unis et compris;
Les œufs sont aymés de Cypris.
Si quelqu'un veut l'avoir propice,
Il faut, en chaqu'un sacrifice
Qu'on lui prepare, offrir des œufs;
Et lors elle exauce les vœux.
Bacchus, quy nous donna la vigne,
Tenoit tout sacrifice indigne
Et vain où l'œuf mistic n'estoit;
Des œufs en trophée on portoit
Aux festes de ses bacchanales[56];
Quand on chaumoit les cereales[57],
Les aousterons[58] portoient des œufs,
Et crioit-on malheur sur eux
S'ils les laissoient cheoir par mesgarde.
Le proverbe encore se garde
Qu'on dit aujourd'huy: «Garde bien
De casser vos œufs[59]! N'est-ce rien
Doncques de l'œuf? Il a puissance
De chasser toute la nuisance
Qu'apportent les mauvais esprits,
Si nous croyons les vieux escripts
De l'antiquité, de manière
Que c'estoit chose coustumière,
Par entre eux se voulant purger,
De se faire suffemiger
Avecque la vapeur du souffre;
Le demon impur ne la souffre;
Il la fuict et crainct son odeur.
Celuy quy estoit luscrateur[60]
Et chief de la ceremonie
Avoit l'une des mains garnie
D'un cierge ardent; en l'autre main
Il tenoit un bassin tout plain
D'œufs, avec quoy, faisant la ronde
Autour d'une maison immonde,
Tant par dedans que par dehors,
Il cuidoit nettoier le corps
Et la maison de malefice,
Si grand fust-il, rendant propice,
Par ce moyen, le ciel à ceux
Quy s'estoient lustrez par les œufs.
De là vient, comme je presume,
Que, retenant de leur coustume,
On denomme ores l'œuf pascal
Quy s'appeloit jadis lustral,
Non qu'à present il serve à faire,
Comme leurs œufs, pareil mystère,
Que deffend la religion;
Mais il donne l'advision
De se lustrer au jour de Pasque,
Où il faut que le chretien vaque
A servir Dieu d'un cœur lavé,
Où l'ord pesché ne soit trouvé.
Quy ne le faict tombe à sa perte
Dans la damnation apperte.
L'œuf, en marque de netteté,
De l'un à l'autre est présenté.
Pour ceste cause, il est utille
A tous et en vertus fertille.
Des œufs on faict les oingnements
Donnant de prompts allegements
A la toux, au rheume, aux bruslures,
Aux chatarrhes froids, aux foulures.
On tire une huille des moieux
Salubre et propice aux gousteux;
Des blancs durcis une huille on tire
Bonne au mal des yeux, qu'on admire
Pour oster l'inflammation
Et reprimer la fluxion
Qui tombe dessus, de manière
Que la douleur s'en tire arrière.
L'œuf guarit les convulsions
Et les choliques passions,
Le humant avec eau-de-vie.
Si quelques dames ont envie
D'avoir un blanc pour se farder
Et se faire plus regarder,
Elles calcinent la coquille
Des œufs, et font poudre subtille
Avec l'eau d'ange[61] la meslant.
Ce fard rend leur teinct excellent,
Blanc comme laict, sans qu'il importe
A leur santé en quelque sorte.
La coque d'œuf blanchit les dents;
La pellicule du dedans
Guarit les lèvres crevassées;
Les personnes interessées
Du flux de sang ont guerison
S'elles prennent avec raison
Des cendres de coques d'œufs faictes;
En fin, les playes plus infectes
Avec huille d'œufs on guarit.
L'œuf plus qu'autre chose nourrit;
Il est salubre à la personne,
Au mat de cœur remède il donne;
En medecine il est requis
Comme nutritif et exquis,
Bien cordial, et il sustente
Le malade, qu'il alimente
Sans luy causer opression;
Il faict tost sa dijection,
Le ventre il n'empesche et ne charge.
Ceux qui dans Rome avoient la charge
Des festins les plus somptueux
Pour le premier servoient des œufs[62]
Avant tous mets, pourveu qu'ils fussent
Fraischement ponduz ou qu'ils n'eussent
Qu'un jour au plus; ils estimoient
Tant ces œufs frais, qu'ils les nommoient
Le laict de poulle, et acheptèrent
Toutes les poulles qu'ils trouvèrent
Œuver sans cesser, les gardant
Avec soing de tout accident,
Comme chose très necessaire
Et à la santé salutaire.
En Macedoine il se trouva
Qu'une poule en un jour œuva
Deux fois neuf œufs, qui tous portèrent
Deux petits poussins, quy donnèrent
Aux augures à deviner.
Mais où me vay-je pourmener?
Veux-je de l'œuf faire un volume?
N'arresterai-je point ma plume,
Quy se perdra dans les escrits,
Voulant de l'œuf dire le prix?
L'œuf sert à tout: des Spitamées
Les maisons n'estoient point fermées
Qu'avecque des coquilles d'œufs
Et des plumes aux entre-deux;
Ils avoient coustume de faire
Avec chaux vive et de la claire
Des œufs un aiment qui tenoit
Leurs pierres et les conjoingnoit.
Depuis, plusieurs s'en servirent
En leurs ouvrages, et refirent
Les vaisseaux et vases brisés.
Les paintres se sont advisés
De s'en servir en leurs peintures[63]
Et les doreurs en leurs dorures
Qu'ils font sur les livres[64]. On faict
Un vernis luisant et parfaict
Avec l'auben, qui donne grace
Aux tableaux, sans que tort il fasse
Aux couleurs, et se peut oster
Quand on veut, sans rien y gaster.
On en use en maints artifices;
Les amants les trouvent propices
Pour mettre des lettres dedans
Et, malgré les mieux regardants,
Faire savoir à leurs maîtresses
Leurs volontez et leurs detresses
En ce quy leur est survenu.
De là le proverbe est venu,
De porter le poullet[65]. On use
De l'œuf encor une autre ruse:
L'histoire ancienne nous dict
Qu'un jour Alexandre entendict
Par le moyen de quelque lettre
Mise en un œuf, qu'on voulut mettre
Un mauvais dessein en effect
Où son ost[66] eust esté defect
Par Darius. On peut escrire
Sur un œuf ce qu'on ne peut lire
Que par dedans, ayant osté
La coque avec subtilité.
Il sert à mille autres surprises,
Mille jeux, mille galantises:
Ne fait-on pas des œufs aller
Comme oiseaux amont dedans l'air
Quand ils sont remplis de rosée
Dont l'herbe est en may arrosée[67]?
Mais, pour avoir ce passe-temps,
On les met aux rays bluetans
D'un soleil ardent, qui les tire
Après qu'il a fondu la cire
Quy clost la rosée. Avec l'œuf
Qu'on met sur un brasier de feu,
Ne voist-on pas la flamme esteindre
Et sa vehemence restraindre?
L'œuf peut tout, estant accomply
Et de tant de vertus remply,
Qu'il semble qu'il soit l'epitome
Des merveilles nées pour l'home.
Les Selenites font des œufs,
Et les hommes qui naissent d'eux
Sont plus fortz ayant cinq années
Que nous aux virilles journées,
Si cela qu'Herodote dict
Pour veritable entre en credit,
Puisse un jour nostre grand monarque,
Vainqueur du temps et de la Parque,
Voir ces femmes et leur pays
Et ses lys y estre obéis!
Avant que finir ce poème,
Je vous prieray d'un zele extrême
De mesmes cest œuf achepter
Qu'humble je vous viens presenter,
Comme feist ce consul de Rome
Quy songea qu'il trouvoit grand somme
D'or et d'argent dans un sien clos.
Reveillé qu'il fut, tout dispos,
Alla voir si c'etoit mensonge
Ce qu'il avoit veu en son songe.
Il n'y trouva qu'un œuf; de quoy
Il fut aussy content en soy
Que s'il eust trouvé davantage.
L'œuf, disoit-il, j'acomparage
A un très precieux thresor:
Son moyeu represente l'or,
Sa glaire l'argent; de manière
Qu'ainsy que chose singulière
J'estime l'œuf en l'imitant.
Soyez de ce present content.
Catéchisme des Courtisans, ou les Questions de la Cour, et autres galanteries.
Cologne. M.DC.LXVIII.
Pet. in-12[68].
Demande.
Qu'est-ce que Dieu?