A Paris, chez Daniel Perier, demeurant rue des Amandiers, près le Colège des Crassins.
1588.—In-8[193].
EPIGRAMME.
Tu chantes si bien, mon Godard,
La nature du gand mignard,
Que qui liroit ton escriture,
Si bien elle le raviroit,
Que, fut il hiver, il n'auroit
A ses mains aucune froidure.
J. Heudon, Parisien[194].
Le Gan de Jean Godard, Parisien.
Bien souvent les bienfaits sont mis en oubliance;
Mais ce n'est pas de moy: j'ai tousjours souvenance
De l'honneur, du present, du don et du bienfait,
Tant soit grand ou petit, que quelque homme me fait,
Jusqu'à là mesmement qu'à rendre la pareille,
Ou soit tard, ou soit tost, tousjours je m'appareille:
Aussi l'homme bien né vraiment recognoistra,
De parolle ou de fait, le bien qu'on luy fera.
Thibaut, il me souvient qu'aux dernières estrainnes,
D'une paire de gands tu me donnas les miennes.
Je te veux ore faire un semblable present:
Je veux le gand chanter en ton nom à present,
Afin que, si mes vers sur le temps ont victoire,
Ton nom et ton present soient de longue memoire,
Ou bien à tout le moins pour te faire sçavoir
Que je ne veux manquer à faire le devoir
A l'endroit de celuy qui m'oblige et qui m'aime,
Ainsi comme tu fais, autant comme lui-mesme.
Mais changeons de propos, et venons à nos gans
Dont il est question. Ce n'est pas de ce temps
Seulement que l'amour l'œil de larmes nous mouille,
Qu'il nous tient en souci, que la teste il nous brouille
De mille passions, qu'il nous glace de peur:
Aussi bien au passé ce petit dieu pipeur
Tourmentoit les humains d'extresme fascherie,
Voire mesme les dieux ont senti sa furie.
Tesmoing soit Juppiter, qui tient le premier rang,
Changé tantost en or, en cigne, en taureau blanc;
Et mesme, qui plus est, Venus, sa propre mère,
N'ha pas peu s'affranchir de sa douleur amère.
Maintenant la navrant, la faisoit suspirer
Pour l'amour du dieu Mars; tantost pour un berger
Qui menoit ses troupeaux sur les rives du Xante;
Tantost il luy faisoit une playe recente
Dans son cœur enferré d'un beau trait pris aux yeux
D'Adonis, le plus beau qui fut dessous les cieux.
Ce jeune fils de roy, chef-d'œuvre de nature,
Passoit en grand beauté tout autre creature:
Narcisse auprès de luy n'estoit que vain abus,
Ni mesme Cupidon, ni le plaisant Phœbus,
Si bien qu'il eust semblé que sa beauté celeste
Fust venue icy-bas affin d'estre moleste
A tous hommes mortels, leur versant dans les yeux
Un dangereux poison, toutesfois gracieux.
Mais s'il avoit le corps beau jusques à merveille,
Aussi son ame avoit une beauté pareille;
Son cœur estoit royal et de vertu rempli,
Estant du tout en tout parfait et accompli.
De ses esbatemens la chasse fut l'eslite,
En imitant Diane, Orion, Hipolyte:
Car, fut que le Soleil retira ses chevaux
De l'estable marine, annonçant les travaux,
Ou qu'au milieu du ciel il traina sa charrette,
Ou bien, ayant couru sa jornalière traite,
Qu'il s'en alla coucher chez sa tante Thetis,
Tousjours estoit aux champs le gentil Adonis,
Ou bien chassant le cerf à la teste branchue,
Ou le grondant sanglier armé de dent crochue.
Venus, qui dans le sin brusloit de son amour,
Ne le pouvoit laisser ny la nuit ny le jour,
Courant tousjours après ses beaux yeux et sa face,
Et fust-ce mesmement qu'il allast à la chasse,
Qu'il allast à la chasse au profond des forests,
Qui sont pleines d'horreur, pour y tendre ses rets.
Un jour elle l'y suit, brassant[195] à l'estourdie
Des espineux halliers: une ronce hardie
Luy vint piquer la main, d'où s'escoula du sang,
Lequel, depuis germé dans le fertile flanc
De la mère commune, a donné la naissance
A la rose au teint vif, qui luy doit son essance.
Tout depuis ce temps-là, la fille de la mer,
Venus au front riant, sa main voulut armer
Contre chardons, et ronces, et piquantes espines.
Elle fit coudre adonc de leurs esguiles fines,
Aux Graces au nud corps, un cuir à la façon
De ses mains, pour après les y mettre en prison.
Les trois Charitez[196] sœurs à la flottante tresse,
En usèrent après ainsi que leur maistresse.
Voilà comment Venus nous inventa les gands,
Lesquels furent depuis communs à toutes gens,
Non pas du premier coup: les seulles damoiselles
Long espace de temps en portèrent comme elles.
Depuis, les puissans roys s'en servirent ainsi,
Et puis toute leur court, puis tout le peuple aussi.
Mais, bien qu'ores chacun les mette à son usage,
Le petit et le grand, et le sot et le sage,
Si ont-ils toutes fois encore authorité
De servir de signal à la grand' dignité
Des prelats reverends: un chacun d'eux en porte
Qui de laines sont faits, mais en diverse sorte,
Comme ils ne sont tous uns; selon qu'ils tiennent rang.
Les uns les ont de rouge et les autres de blanc.
Encores par dessus leurs laines sont couvertes
De turquoises, rubis, et d'esmeraudes vertes[197],
Que portent les prelats, en signe de l'honneur
Qu'ils sont les lieutenants du souverain Seigneur,
Qui, dans le ciel assis, darde dessus la terre,
Ainsi que traits flambants, les esclats du tonnerre.
Par ce moyen-là donc en honneur sont les gands,
Qui jusques aujourd'huy sont la marque des grands,
Qui les ont par honneur, et davantage j'ose
Coucher dedans mes vers qu'il n'y ha nulle chose
Qui sert à nostre corps, le couvrant et vestant,
Qui les puisse esgaler ny qui valle bien tant:
Car s'il m'est accordé, ce qui me le doit estre,
Et si l'on ha respect au vallet pour le maistre,
Ils emportent le prix, puis qu'ils servent la main,
Qui proffite le plus de tout le corps humain.
C'est elle qui fait tout, disposte et bien legère,
Sans cesse travaillant comme une mesnagère.
Elle coud, elle file, elle va labourer:
A tous cous il luy faut le travail endurer.
Elle taille la vigne, elle esbranche les arbres,
Elle peint les tableaux, elle grave les marbres,
Elle affile l'espée et tous les ferremens,
Puis elle en donne après le camp des Allemans;
Elle nous fait du feu quand le corps nous frissonne
De froid en janvier; les bleds elle moissonne;
Elle assemble la gerbe, elle la bat après,
Elle en tire du grain, et du grain du pain frais,
Sans cesse travaillant pour ce gouffre de ventre
Où de tous ses travaux le fruit et salaire entre.
Par elle Jupiter tient son sceptre orgueilleux;
Par elle Juppiter sur les monts sourcilleux
Darde son foudre aislé; par son aide Neptune
Tient son sceptre à trois dents; par elle la Fortune
Tient ses riches joiaux; par son aide Pluton
Porte un sceptre obei du bouillant Phlegeton.
Jadis par son moyen l'invaincu Charlemagne,
Sainct, estoit de nos roys descendus d'Allemaigne,
Des Espagnes vaincueur le triomphe emporta;
Jadis, par son moyen, sur sa teste il planta
D'un bras non engourdi la marque imperialle,
Ayant jà sur le chef la couronne royalle.
Par son aide jadis le grand Henri second,
Qui de palme et laurier s'ombragea tout le front,
Fit fuir l'empereur, à son grand vitupère,
Dans son propre pays en ravageant son père.
Par sa guerrière main nostre prince, son fils,
Invaincu se fit voir à deux osts desconfits
A Dreux et Montcontour; et par sa main puissante
Loys, père du peuple, en l'Itale plaisante,
Deffit près Aignadel le camp venitien,
Faisant trembler Venise et reprenant le sien.
Bref, cette main fait tout ce qu'on peut faire et dire,
Et si ce qu'elle fait seule elle peut escrire;
Elle habille le corps de laine de brebis;
Mais sans l'ayde d'aucun elle fait ses habits,
Je di ses gands fourchus, qui font qu'elle n'endure
Ni le chaud de l'esté, ny la gourde froidure
De l'hyver glaçonneus. Aussi font-ils fort bien
De la garder de mal, puisque tout nostre bien
D'elle seule despend: ainsi le gand utile
Contregarde la main mesnagère et subtile.
Combien est-il heureux de toucher quelques fois,
Ou plus tôt si souvent, la main blanche et les doits,
Tout à l'aise et loisir, de ces belles pucelles,
De ces fleurs de beauté, de tant de damoiselles!
Je croi, quand est de moy, que cinq cens mille amants,
Pour jouir de cest heur voudroient bien estre gans,
Ne deussent-ils jamais avoir nature d'home.
Il est temps de parler des gans blancs de Vendosme[198],
Qui sont si delicats que bien souventes fois
L'ouvrier les enferme en des coques de nois;
On en parle aussi tant que leur ville gantière
Reçoit presque de là sa renommée entière.
Si prisé-je bien plus pourtant les gans romains[199],
Qui servent plus aux nerfs que ne font pas aux mains.
Ny le musque indien, ny l'encens de Sabée,
Ny le basme larmens qui pleure en la Judée,
Ny tout l'odorant bois de quoy l'unique oyseau[200]
Son sepulcre bastit dessus un arbrisseau,
Ny tout ce que l'Arabe a de senteur, en somme,
Ne sentit pas meilleur que font ces gans de Rome[201].
D'autres il y en a, bien richement brodés
De soye ou de fil d'or, à l'eguille et au dés[202],
En petit entrelas et mignarde peinture
Où se lit mainte hystoire et estrange adventure.
D'autres sont enperlez. Si prisé-je pourtant,
A cause du plaisir, les gands de chasse autant[203].
Sans eux l'oyseau de poing n'yroit point à la guerre.
Qui pourroit endurer son espinneuse serre
S'il n'estoit bien ganté? Si le plaisir est grand
De la fauconnerie, on le doit tout au gand.
Aussi lui devons-nous presque tout nostre ouvrage,
La perche, les charrois, et tout le labourage
Qui se fait en hiver: car en telle saison
On n'oserait sortir, ny laisser la maison,
Ny travailler dehors, qui n'a la main armée
De bons gros doubles gands à couleur enfumée.
Sans eux le laboureur ne pourroit en hiver
La mencine[204] tenir, ni les champs remuer;
Sans eux le vigneron n'yroit point à la vigne,
Le pescheur ne pourroit sans eux tenir sa ligne
Dessus les froides eaux, alors que le poisson
Lubre[205] ne peut nager à cause du glaçon
Qu'il rencontre à tous coups; ou si d'un bon courage
Ils s'en alloient sans gands à leur penible ouvrage,
Outre qu'ils ne pourroient besongner à demy,
Sans cesse estant frappés par le froid ennemy,
Les doits leur gelleraient, et les deux mains lassées
Ils auroient à tous coups en hyver crevassées,
Où c'est que chaudement du gand nous nous servons
En chose qui que soit, car nous en escrivons
De la prose et des vers, ayant la main delivre[206]:
Gantez nous feuilletons un grec ou latin livre,
Nous taillons bien la plume avec le canivet[207],
Parmy d'autres papiers nous cherchons un brevet.
Une femme gantée œuvre en tapisserie,
En raizeaux deliez et toute lingerie.
Elle file, elle coud, elle fait passements
De toutes les façons, ayant en main ces gands
Que l'on nomme coupés[208], gands autant necessaires
Que le soleil au jour, que la rame aux galères.
Les hommes d'à present, qui cognoissent combien
Ils nous font de profit, de plaisir et de bien,
Les honorent aussi de mainte broderie
Faite subtilement, de riche orfevrerie,
De senteurs, de parfums. Les uns sont chiquetés
De toutes pars à jour, les autres mouchetés
D'artifice mignard; quelques autres de franges[209]
Bordent leur riche cuir, qui vient des lieux estranges[210].
Tel est souvent d'un roy le condigne present,
Et vaut cent fois plus d'or qu'il n'est lourd et pesant;
Tel sent mille fois mieux que le musque ou civette
Qu'on voit à Saint-Denis. Il n'est tant de poissons
Dans le large Ocean qu'on en voit de façons[211].
C'est pourquoy je ne veux et ne peux les escrire;
Si veux-je toutefois encor un mot en dire,
Et puis c'est tout. Aussi les nouveaux mariés
En donnent par honneur aux parens conviés:
C'est l'antique façon[212]. Ceste façon louable
Monstre combien le gand fut jadis honorable.
O gans saints et sacrés! la marque des prelats,
Brancheus estuy des mains qui nous pendent au bras,
Garde-mains, chasse-chaud, chasse-froid, chass'ordure,
Port'anneaus, mesnagers, à la riche bordure,
Emmusqués, odorants, inventés de Venus,
Vandomois et romains, à cinq branches, cornus,
Nuptiaus, estreneurs, à la gueule beante,
Mais pères des manchons, race bien faitiente,
Pour vous avoir chantés le premier, des Romains,
Des Grecs et des François, gardés-moy bien les mains,
Et celles de Thibaut, en hiver de froidure,
Et du hâle au soleil, qu'en esté l'on endure.
Sonet.