L'on peut veoir par ce discours que la fin de ces gens-là est tousjours deplorable, et que le diable ne tend à autre chose qu'à leur faire renier celuy pour la confession duquel ils devroient exposer mille vies, parce qu'il sçait bien qu'un homme qui a perpetré ce crime n'a jamais son esprit en repos, et que sans cesse la justice de Dieu l'espouvante, l'astuce du malin esprit estant telle, afin que, quand il a reduit à ce point quelque pauvre insensé, il le tourne et le manie à sa guise, luy promettant tout et ne luy donnant jamais rien, n'ayant pas de quoy se bien faire à soy-mesme.
Au contraire, pour recompense de dix ou douze ans de service, ils les battent tout leur saoul, comme il a fait ce pauvre miserable, et leur representent ce qu'ils ont fait de mal toute leur vie afin de les desesperer. Il vaut donc bien mieux (sans comparaison) advouer Dieu, qui donne le ciel pour un verre d'eau froide, et une eternité de contentement pour recompense d'une œuvre de charité qu'on aura seulement fait en son nom, et renier le diable, qui se sert des hommes comme des chevaux de bagage, et, après les avoir fait suer d'ahan en ce monde, n'a rien pour les faire rafraîchir en l'autre qu'un estang de feu et de souffre qui n'estaindra jamais.
Vraye Pronostication de Me Gonnin[236] pour les mal-mariez, plates-bourses et morfondus, et leur repentir.
A Paris, Chez Nicolas Alexandre, rue des Mathurins.
M.DC.XV. In-8.
Les plus sages bien souvent sont les plus fols, et leurs folies quelquesfois preparent aussi bien à rire à plusieurs, parceque les fols sont de saison en tout temps, voire en plus grande abondance que pistoles et escus. Tels furent autrefois (sauf leur honneur et meilleur advis) le bon homme Aristophane pour le premier, qui s'est amusé à faire un long discours des nues, situées en la région des oiseaux[237]. O le beau païs! C'est ordinairement le séjour des folles pensées de tout temps, et d'aujourd'huy dea! O que les grands remueurs d'affaires y feroient bien leur cas! Qu'y fussent-ils tous! ils ne nous eussent donné tant d'empeschement et de malheur que nous en recevons. Nostre Aristophane donc estoit-il pas bien sage, à votre advis, d'avoir entrepris ce folastre discours de nues? A quel propos? n'en voit-on pas assez icy tous les jours et partout? Voyons l'autre: c'est Homère, qui se mit autrefois à escrire en vers grecs (ô la grande folie!) une imaginaire bataille survenue entre les rats et les grenouilles, qu'il appelle en grec Batracomiomachie, d'un nom aussi long qu'une perche de huict pieds, en huict syllabes. Là il represente une cruelle et dangereuse meslée, tant par eau que par terre, leurs saillies, leurs ruses, leurs embusches, bref tous les petits tours et finesses de guerre qu'on sçauroit excogiter[238]; et je croy que, si ces petits animaux eussent un peu estez dressez au manége, pour apprendre quelque civilité bestiale, ils eussent bien fait parler de leur vie, et en eut-on raconté merveilles, veu leur grand courage qui reluisoit sur leurs armes, presque aussi furieux et boursouflans que les Cyclopes du temps passé, qui, voulans escheler[239] les cieux, se virent en un instant foudroyez de l'inevitable bras du haut Juppiter. Je voudrois qu'il m'en eut cousté quinze, voire quarante-cinq (je ne m'en soucie pas, je joue assez bien) et qu'il fussent en vie: ils feroient, j'ose dire, merveilles; ils trouveroient de merveilleux subjects pour exercer leur style et eloquence, non pas à une fantastique description de nues, ou d'une guerre de rats et grenouilles, cela n'est point digne de la grandeur de si hauts, si sublimes, si relevez et scientifiques esprits comme le leur; je les voudrois cognoistre, s'ils estoient en vie: je les prierois d'employer quelques heures de temps à plus belle et haute recherche: ils en seroient louez, et peut estre recompensez, on ne sçait; le monde ne sera pas tousjours pauvre ny chiche; chacun aura de l'argent, car la paix qui arrive bientost[240] fera vendre toutes les harquebuses, piques, mosquets et halebardes: aussi bien cela faict trop de bruit pour rien. Mais helas! garda filiol, dit l'Italien, je voy desjà les taverniers qui deviennent fort bleus[241], principalement ceux d'auprès les portes: ils vont donner du cul à terre, car, puis qu'il n'y aura plus de soldats aux portes, que la paix les fera toutes ouvrir comme auparavant, la grande peur qui pensa esbranler tous nos faux-bourgs, qu'aurons-nous à faire d'en avoir tant? Et à quel propos encor le vin à cinq, six et huict sols, puis que l'Auvergne, le Languedoc, la Provence, la Gascogne et la Bourgongne en regorgent de tous costez? Chacun son tour, dit la devise: mettez donc les armes au ratelier derrière la cuisine, n'en parlons plus. Traitons d'autre matière plus serieuse. Il m'est tombé en main un certain traicté en façon d'ephemeride, ou prognostic, copié, composé, calculé et diligemment metagrabolisé[242] d'un costé et d'autre, voire à tous visages, aages, lunettes et complexions. O qu'il est beau et bien fait! Il meriteroit d'avoir du rouge parmy[243], car il promet mirabilia pour ceste année et l'autre. Ha! que le bon-heur nous en veut bien que maistre Gonnin n'est pas mort! Ce seroit presque, je vous dis, une perte irreparable. Il logeoit sur un haut pigeonnier, pour mieux depuis là dresser ses horoscopes. Il faisoit là le maistre Gonnin, et, conptemplant partout, il voyoit tant de fols que c'est merveilles. Il dit qu'il apperceut non guères loing d'icy certains courriers, sans paquet ny commission, courans de nuict, qui abbayoient contre la belle et claire lune, parce qu'elle ne donnoit ses rayons que là où il luy plaisoit (Regardez la folie!), et ainsi ne cessoient d'esveiller tout le monde par où ils passoient, courans, trottans, allans, venans, gastans tout, sans regarder où ils mettoient les pieds, sautans tantost dans un jardin, tantost dans une vigne, tantost dans les bleds, et, qui pis est, les vit faire de terrible mesnage dans une eglise près d'Auxerre. Je ne parleray point des coups de mousquets contre le crucifix, et du vol du sainct calice, du mesprix faict au Saint-Sacrement, et du violement en icelle eglise[244]; non, je n'en veux dire mot, parce qu'aucuns de ces courriers sans envoy furent traictez comme il falloit; je parleray seulement de la trongne qu'ils faisoient à ceste belle lune (entendez bien), la poursuivans comme folastres cinges; mais elle s'en rioit et n'a laissé de faire son cours, portée honorablement sur cest hemisphère, sans se soucier de leur abbayement, parceque, comme ils disent en Languedoc et Provence, bran d'aze ne monta ou seou, c'est-à-dire brayement d'asne ne monte point au ciel. Ces courriers donc et postillons d'Æole, n'estant que vent, sont-ils pas mal mariez? Jan, c'est mon[245], si font, voire avec belle folie. O la gaillarde et prudente femme! c'est pour faire une bonne et honorable maison. Escoutons encore maistre Gonnin: il dit que, dès le commencement du printemps, et ce qui s'ensuit jusqu'à et cætera, je n'ay peu lire que cecy:
Aucuns remplis de male humeur
Verront l'effect des sept planettes,
Notamment de Juppin l'ardeur,
Dardant son foudre sur leurs testes.