Voilà sommairement, Sire, sur quoy j'en suis. Or ay-je jugé à propos, avant tout œuvre, de venir offrir à Vostre Majesté la continuation de mon très humble service et obeyssance et ma très fidelle compagnie en un si long voyage, et, après la descharge de ces devoirs, vous exposer l'histoire de mes maux, afin que, par la pitié que vous en aurez et le remède que vous y apporterez de vos graces, je voye adjouster mon parfaict et entier contentement à ceste publique allegresse. Je ne suis pas icy, Sire, pour vous demander le don de quelque evesché en recompense de la bonne, loyalle et passionnée affection que j'ay à vostre service; aussi bien me fait on entendre qu'elles ne sont plus que pour des gens de delà les monts[79] (combien que ces paroles ne sortent que de quelques bouches effrenées et gouvernées par une malicieuse et detestable envie, qui les fera enfin crever de despit). Quoy qu'il en soit, je ne demande point, je ne souhaite pas non plus d'estre couché sur l'estat et d'estre enrollé aux pensionnaires: ma vertu, qui n'est point mercenaire, et ma naturelle bonté, qui n'aspire qu'à des choses justes, me le deffend; et, quand j'aurois tellement franchi les bornes de la modestie et du devoir que d'en mandier le brevet, je suis très asseuré que j'en serois esconduit. Si puis-je dire avec verité que tel a aujourd'huy plus d'escus de pension que son père n'avoit de sols vaillant, qui ne l'a pas mieux merité que moy. Je ne me laisse pas emporter à des desirs si deraisonnables; encores moins vous demanderay-je une notable somme, au moyen de laquelle il me feust aysé de bondir de ce bourbier de misère où je suis bien avant plongé, ou, pour mieux dire, enfoncé. Vos finances sont assez espuisées sans qu'il soit besoin de les divertir à ces liberalitez; ceste royale vertu de beneficence[80] sera de raison en quelque autre siècle. Je ne suis pas abillé en homme qui se presente pour impetrer de Vostre Majesté la creation et octroy d'un nouvel office. Pleust à Dieu eussiez-vous mis au billon[81] et refondu tous ceux qui sont en vostre royaume! Si vous agreez que je parle un peu librement et donne la bonde à la bonne foy à ce qui me reste sur l'ame, vous sçaurez que j'ay encores un oncle, aagé de quatre-vingt-dix-sept ans un mois et quelques jours, qui fust par son père, mon ayeul, institué heritier par egalles portions avec mon deffunct père. Il luy reste autant de bien que mon dit père m'en avoit transmis. J'ay ceste obligation à sa brayette, qui n'a jamais recogneu autres loix que celles de la nature, ny voulu avoir rien à demesler qu'en public, par crainte de cocuage ou autrement, qu'elle ne l'a point fait père d'aucuns enfants legitimes. Le bon homme m'a souvent protesté que ses veues ne s'estendoient point sur un heritier estranger; qu'au contraire il partiroit très contant de ce monde de m'avoir fidellement rendu ce qu'il avoit si long-temps avec tant de soin gardé en depost; il adjoustoit, pour un supresme tesmoignage de la bonne volonté qu'il avoit pour moy: Je t'en souhaitte, mon nepveu, la possession plus tranquille et aysée que je ne l'ay eue avec tout le bon mesnage que j'y ay sceu apporter, et le siècle auquel tu me survivras moins remply de malice, de corruption et de confusion que celuy-cy. Or, Sire, c'est maintenant à moy d'assembler en consultation tout ce qu'il y a dans mon cerveau de bon sens et de raison pour deliberer si, mon oncle decedant en ceste volonté, je dois recueillir sa succession ou la donner en proye au premier occupant, ne plus ne moins que les despouilles d'un pestiferé: car, pour ne mentir point, s'il me falloit estre exposé à tant d'accidans qui m'ont traversé par le passé, j'y renonce très volontiers. Or ne voy je rien qui m'en puisse exempter, les choses demeurant en mesme etat. J'aymeray tousjours à faire chère lie, n'estraissir mon ventre ny faire trefves de machoires ou du poignet au gré des collecteurs, fermiers ou commissaires; cependant les tailles, les subsides, les gabelles, n'iront point diminuant. J'auray tousjours ung gentilhomme non appointé pour voisin, et les pensions des autres ne seront point cassées. Je ne me pourray garder de frotter ma laine avec quelque chicanoux, et cependant l'exercice de la justice ne recevra point d'amendement. L'affaire vaut bien le consulter: on a beau se dire heritier par benefice d'inventaire, toutes successions, en quelle qualité qu'on les accepte, sont fort onereuses à des gens de nostre sorte. C'est vendre son repos à trop vil prix, avoir trente années de moleste et de chagrin pour trois mois de paisible jouissance. Je declare d'ores et desjà que je ne pretens rien à telles hoiries, se on ne m'invite au contraire par un aneantissement des inconvenians susdits et establissement d'un nouvel ordre à l'advenir. J'entens quelcun gromelant autour de Vostre Majesté et marmotant entre les dents: Vrayment, c'est bien turlupiné! il nous la donne là belle! Il y va sans doute de l'interest du roy ou du public à l'adition ou repudiation de l'heredité deferée à ce delicat! Je demande à ce veau, quel qu'il soit, qu'est-ce qu'il dira quand tous les laboureurs du plat païs, les vignerons, les beurières et autres bourgeois des champs, poussez d'un pareil desespoir, abandonneront la culture de leurs terres pour se faire vendeurs de triacle[82], joueurs de gobelets, tireurs de cors, ou de quelque autre profession privilegiée et exempte de tailles?
Quelle condition sera la meilleure, ou de ceux qui commenceront de respirer d'un tas de vexations et angoisses qui leur estoient plus ordinaires que le manger, ou de ceux qui seront contraints de mettre au croc les robes, les chaperons, les bonnets, les espées, pour gaigner leur pain, comme le premier père, à la sueur de la raye de leurs molles fesses? Helas! Sire, il y a je ne sçay combien de millions de Turlupins en France, de souffreteux, dis-je, qui reclament avec moy vostre bonté et justice, aussi depourveus de bonne resolution que moy, et les ames desquels sont preoccupées d'une telle desolation qu'il ne seroit pas besoin de rhetorique pour leur persuader qu'il ne sçauroit arriver rien de pis que leur condition presente. Ils sont tous vos fidèles subjets, et tellement nourris en vostre obeissance que, quelque croyance qu'ils ayent, ils esliront plustost leur perte que vostre disgrace; et c'est ce qui doit inviter vostre royale et naturelle debonnaireté de leur departir vostre soin paternel, et tendre vostre main à leur secours. Si les affaires du monde se gouvernoient par souhaits, j'aurois à faire le mesme souhait pour vostre pauvre royaume que faisoit un philosophe antien pour tous les hommes: il souhaittoit que la nature eust fait une fenestre au milieu de la poictrine d'un chacun, au moyen de laquelle il eust esté loisible de voir à decouvert le cœur, le foye, le poumon, les entrailles, et autres parties qui y resident, et appliquer les remèdes des plus convenables lors que la necessité y escherroit. Combien seroit-il plus à desirer que ce grand architecte du monde eust fait une fenestre par laquelle Vostre Majesté peut jetter la veue dans le cœur de vostre royaume, et s'y promener d'un bout à autre avec les yeux! O que ce seroit un present digne d'un roy s'il se trouvoit des lunettes bonnes à cet usage! Pleust à Dieu en eussé-je donné une pinte de mon sang! Vous verriés une infinité d'hommes trainer miserablement leur vie sous un eternel travail, qui ne leur produit pour tout profit que quelques bouchées de pain exposées aux extorsions et concussions de vos officiers, et, d'une part, à la rigueur des exacteurs de vos tailles; d'autre, à l'avarice des usuriers, à la vexation et rapine de vos sergens, sans une infinité d'autres accidans qui les font mescognoistre par eux-mesmes et s'estimer en leur creation au dessous des plus abjects et contemptibles animaux. Vous arresteriez vostre regard sur tant de mortuissantes images de la mort, sur tant de visages mornes, plombez, haves et ressemblant plustost à des phantasmes qu'à ce qu'ils sont, tandis vostre tendre cœur se fondroit tout en pitié et se laisseroit saisir d'un aussi veritable et passionné remors que celuy qui a fait meriter à un des rois vos predecesseurs, qui portoit vostre mesme nom, le surnom de père du peuple. Il est estrange d'ouyr dire que sous un règne si paisible, à l'ombre des palmes eslevées par l'incomparable valeur de ce grand heros Henry le Grand, d'heureuse memoire, sous un si fortuné genie que celuy qui preside à vostre royale maison, aucune calamité autre que fort legère vienne infester vos sujets; et toutesfois nous apprenons, non par un bruit incertain, mais par le tesmoignage d'une infinité de personnes dignes de foy, qu'en quelques unes de vos provinces on en a veu ceste année plusieurs gesir roides morts de male rage de faim. Jà à Dieu ne plaise que je voulusse procurer à Vostre Majesté un si piteux et funeste spectacle! mais quand Dieu auroit permis, pour le bien de vostre peuple, que quelc'un de ceux-là eust rendu l'ame à vos pieds ou à vostre veue, je ne pense pas qu'après cela il fust besoin de l'eloquence de monsieur Savaron[83], ou autre de vos desputez, pour vous faire des supplications ou remonstrances sur ce suject. Qu'on ne m'aille, maintenant, revoquer en doubte qui auroit plus ou moins à perdre en la desertion des terres sises en vostre royaume. J'ay souvent ouy plaindre vostre noblesse que leurs fiefs leur raportent aujourd'huy beaucoup moins qu'ils ne faisoient à leurs bisayeuls; qui ne comprend assez que ce deffaut ne vient nullement de nostre commune mère nourrissière, qui exhibe tousjours liberalement ses flancs pour y fouiller dedans et cueillir de ses biens à pleines mains, ains plustost du decouragement du paysan, lequel, considerant qu'il travaille moins pour sa chetive nourriture que pour le luxe d'autruy, attelle ses beufs à regret, desrobe par fois la semance à la terre, laisse en friche les possessions, et, ce qui est plus deplorable, prend le sac et la besace, et s'exile volontairement de son patrimoine pour aller à la requeste d'une meilleure fortune. Ceste desolation ne s'arreste pas à la campagne: il y a quantité de villes en France qui ont autrefois porté le nom de bonnes, belles et florissantes, lesquelles, ores que de leur enceinte elles puissent aller du pair avec les plus superbes des provinces estrangères, estans par leur malheur posées hors de tout commerce et abord de commoditez, soustiennent neantmoins de si grandes et immenses charges, et, partant, sont accablées de tant de misères, qu'à bon droit elles portent envie à l'heureuse condition des hospitaux de Paris, et changeroient volontiers leurs murs avec le benoist enclos qui defend ces bienaymés enfans de Dieu de la faim et de l'oppression. De là vient que, quel ordre que puisse mettre le Parlement et quelles diligences que fassent vos officiers, Paris, qui estoit autrefois la nourricière des bonnes lettres, un theatre de vertu, un abord de beaux esprits, est aujourd'huy la retraitte de tant de fenéans, gens sans adveu, voleurs de nuict et de jour, tireurs de laine, passe-Irlandois[84], charlatans, pipeurs, garces, maquereaux. Ce sont tous gens qui se feussent contenus près de leur foyer, si la necessité ne les en eust chassez, ausquels il est aucunement pardonnable s'ils se sont laissez flatter à l'opulance de la première ville du royaume; le danger, la honte, le vitupère, attachez à quelque peu d'acquest, leur a semblé plus sortable qu'une mort languissante. Mais pourquoy vay-je consumer inutilement le temps au recit des maux qui sont si visibles et palpables? Il resteroit maintenant de discourir des remèdes que vostre seule main, Sire, assistée et guidée de celle du Tout-Puissant, y pourroit apporter, si la modestie et la discretion ne me commandoit de m'en taire après tant d'excellans esprits qui ont contribué de leur advis, avec plus de grace que je ne sçaurois faire. Les cayers des estats generaux parlent assez clair; les moyens et memoires du sieur du Noyer[85], avec leurs supplemens, sont fort intelligibles, Dieu mercy (excepté que, comme les plus fameux charlatans, il ne nous a pas voulu descouvrir tout le secret de l'art). Toutesfois, puisque la France est comparée à ces malades qui, pour l'estat deploré de leur santé, estoient exposés en public à la veue de tout le monde, au soulagement desquels il estoit permis à ung chacun d'apporter ce que l'art, l'experience, ou son bon sens naturel luy suggeroit de salutaire, il ne sera pas du tout hors de propos si soubs vostre bon plaisir et en toute humilité je prends la hardiesse de dire qu'en vain se travaille-on de remedier aux maux de ce royaume nisi causa morbi fugerit venis, et aquosus albo corpore langor; si on ne retranche les pensions[86], ne reduict les tailles et abolit les subsides et gabelles, ne supprime un tiers pour le moings de ce nombre effrené d'offices, et ne casse ou suspend pour cent ans le droict annuel[87]. Quelcun me dira que je ne dis rien de nouveau, et que pour estaller ung advis si trivial il ne falloit venir par de si longues traverses. J'ay bien encores autre chose à dire; cependant il est à notter que les choses bonnes ne sçauroient estre assés inculquées, mesmement aujourd'huy que tant de gens conspirent unanimement à la malice. Certainement, si on ne met la main à la guerison de ces grandes ulcères, je deplore la condition de messieurs les deputés qui se sont venus crotter à credit, le long de l'hyver, sur ce quay des Augustins[88], pour attirer à leur retour sur eux toute l'envie de la mauvaise issue, et les maudissons de tous leurs concitoyens et compatriotes. Or, Sire, les moyens de pourvoir à ces maux, comme ils sont très necessaires, sont aussi très aisés, par la grace de Dieu. Pour le premier il suffiroit de dire à ceux qui se trouveront les mains vuydes, et ausquels ce calice semblera ung peu amer: Deus dedit, Deus abstulit; mais d'abondant pour leur consolation on leur representera le tort qu'ils se faisoient par le passé de vendre si sordidement leur fidelité; la candeur et la vertu de leurs ayeulx, qui ne recherchoient autre loyer que l'honneur et la gloire d'avoir fidellement et courageusement servy leur Roy, et, finallement, le contentement d'esprit qui leur reviendra d'avoir nettoyé leur conscience d'une tache si incessante et indigne de la qualité qu'ils portent; et, s'il est besoin, on leur repetera tout ce qui se lit dans le Caton françois sur ce subject, avec un advertissement de mesnager d'ores en avant leur revenu avec plus de retention et precaution, et n'engager ou estrousser[89] que bien à propos les fiefs qui leur ont esté acquis par la valeur de leurs ancestres. Il ne restera pour tout point de difficulté pour le second, quand vous aurés passé sur le ventre au premier; il ne vous sera pas plus malaisé d'accourcir vostre tribut qu'à ung tailleur d'estraissir et appetisser la juppe d'ung geant pour en faire une casaque de nain. Pour le troisiesme, qui concerne la plus dangereuse playe, et comme une pernicieuse gangrène qui gaigne le corps politique pour le perdre, il me semble que, sans s'arrester aux cayers des deputez du tiers-ordre, qui sont en ce point recusables pour la plus part, les plus violans et hardis remèdes sont les plus convenables et les plus aysés quant et quant. Vous avez veu avec combien d'allegresse on a embrassé les Memoires de Beaufort[90] touchant le restablissement de la chambre de Justice, nonobstant les oppositions du Financier[91], et quel fruict tout le monde en attend. Ceux qui sçavent combien le maniement des loix requiert plus de syncerité et integrité que celluy des finances, et combien le public a plus d'interest à la conservation de l'un que de l'autre, jugeront avec moy si l'establissemant d'une salle de justice pour la recherche des malversations des officiers de justice sera moings necessaire. Le fruict que j'en veux tirer est tel: vous supprimerez quant et quant les offices de ceux qui seront attaincts et convaincus d'avoir malversé en leurs charges, et, en ce faisant, ne sera besoin d'autre fonds pour indemniser les depossedés que de bon nombre de galères, dans lesquelles vous assignerés à chacun de mes galans ung estat de mesme ordinaire de rames. O! que c'est ung beau moyen pour reduire à centuries tant de legions innombrables de juges! Pour le quatriesme, la cure en est bien si aysée que, sans vous donner la peyne de supprimer nommement ceste peste, il suffist de la suspendre pour trois ans pour en abolir à jamais la memoire. Reste seulement à mettre hors d'interest les casuites, qui se trouvent avoir avancé une notable somme, à ce qu'on dict. J'ay leur remboursement tout prest si Votre Majesté erige la chambre dont est question, et me donne, sans consequance, ad tempus et par commission, ung estat de tresorier des amandes qui se leveront sur les condamnez. C'est à ce dernier point, Sire, que visent tous ceux qui desirent le restablissement de la justice en son premier et ancien lustre, et son exercice aussi rond, entier et prompt qu'il estoit du temps de nos aveux; car de conserver la paulète[92], exterminer les espices et augmenter les gages des officiers, ce seroit, à vray dire, nous faire tomber de fiebvre en chaud mal; nous n'aurions pas meilleur compte de nos juges que des ouvriers auxquels on a payé le prix faict avant main: nostre besogne s'acheveroit à leur loysir. Je ne parle pas du vin du clerc, des espingles de madame[93] et autres fictions de memoire: tout cela est à deviner; mais pour de longueurs et langueurs insupportables, je prevois qu'elles ne nous sçauroient manquer. Faittes mieux: tirés du purgatoire l'ame du deffunct partisan, et espargnés à sa fille les jeusnes, les coups de discipline et autres austeritez avec lesquelles elle se resoult d'expier la coulpe de son père; effacez de la conscience de cest autre transy le remords qui le ronge jour et nuict et le faict dessecher comme un genet morfondu. Ce sont, en somme, les points les plus importans de ma très humble remonstrance, que je vous ai expliquez avec d'autant plus d'ardiesse que je les ay creu autorisés des vœux de tous les bons François. De vous aller icy deduire par le menu tous les maux qui ont aujourd'huy cours par vostre royaume et vous discourir incontinent des remèdes, je ne me sens pas les reins assez forts pour une declamation de si longue haleine; après, ce seroit oster le mestier à messieurs les deputez des estats-generaux, et vouloir faire, par une grande temerité et presomption, en un quart d'heure, ce qu'à peine tant de gens entendeus ensemble ont fait en cinq ou six moix. Quand il aura pleu au Ciel et à vous, Sire, de me faire jouir du fruict de ma très humble suplication, les ordonnances qui vous ont esté laissées par les rois vos predecesseurs sont si belles, si sainctes, si pleines d'equité, et celles que vous allez mouler sur les cayers des dits estats si conformes aux desirs des gens de bien, qu'après l'observance d'icelles j'estime que ce seroit impieté de souhaiter une plus certaine et parfaite reformation. Si ne puis-je que pour mon interest particulier je ne vous face encores ceste prière de donner la plus prompte expedition et congé qui se pourra à messieurs les deputez, qui ont depuis le mois d'octobre fait enrichir les chambres garnies de plus d'un tiers. Ils s'endorment sur la besongne; les bonnes gens oublient insensiblement leur pays, et pensent ou voudroient bien, par charité réformative, que les estats durassent encores quarante ou cinquante ans. J'en sçay qui ont enmené leurs femmes; les autres ont loué maison pour un an; ceux-cy ont achepté des meubles pour garnir ung hostel entier, comme s'ils ne deussent bouger de leur vie de Paris; j'en cognoy qui espèrent de gagner les douaires de trois ou quatre filles avant s'en retourner; ung autre s'attend d'achepter à son fils ung estat de conseiller (ils seront tantost à bon marché) des deniers provenans de la deputation. J'en veis ung samedy dernier qui faisoit trotter derrière luy soixante ou quatre-vingts charbonniers avec autant de charges de charbon, qu'il ne sçauroit avoir bruslé de six mois. Prenez quelque pitié de leur zèle et les randez à leurs femmes, qui les attendent à cuisses ouvertes, sicut terra sine aqua; à leurs enfans, qui les auront tantost mescogneus; à leur bercail, que le loup a beau infester tandis que le pasteur s'endort à l'ombre. Je vous demande ce surcroy d'obligation pour eux, et promets en tout cas en faire mon propre debte, la peine qu'ils ont prise pour moy, qui fais plus qu'il plaist à Dieu. Une partie du public merite bien ce petit tesmoignage de recognoissance, qui ne sera pas le dernier que j'espère leur rendre. Je reserve le remerciement et la louange deue à leurs sainctes intentions et à la sincère sollicitude avec laquelle ils ont cooperé au salut de la France après que je me seray dechargé envers Vostre Majesté des actions de graces qu'exige de tout vostre peuple ung si grand et si signalé benefice, et que j'auray acquitté les vœus que j'ay faits avec tous vos fidelles subjects pour l'accroissement de vostre gloire et continuation de toute prosperité en vostre royalle maison. J'ay dict.
Sommaire traicté du revenu et despence des finances de France, ensemble les pensions de nosseigneurs et dames de la cour, escrit par Nicolas Remond, secretaire d'estat.
M.DC.XXII[94].
Les finances s'appellent communement le nerf de la guerre et l'ornement de la paix. Autres tiennent que cela se doit plustost dire de la valeur et de la justice. Mais il me semble qu'elles se doivent comparer au sang, sans lequel les nerfs perdent leurs forces et les esprits leur vie; si bien qu'estant une des parties plus nobles de l'estat, il est aisé de se persuader combien la cognoissance en est utile et necessaire, surtout à ceux que la vertu et le merite appellent aux charges publiques.