Zest Pouf, historiette du temps.

De l'imprimerie de la veuve Nicolas Mazuel, rue de la Bouclerie, au bout du pont Saint-Michel.

Puisque vous m'assurez que vous ne sçavez pas l'historiette de Zest et de Pouf, dont on parle tant ces jours-cy[238], je vais vous l'aprendre en peu de mots. Chacun la brode en sa manière: vous la broderez aussi comme il vous plaira; quant à moy, je la rapporteray simplement telle qu'on me l'a racontée; la voicy. Un marchand fort à son aise et très homme de bien (que j'appelleray Florame) avoit une fille très jolie, très sage et très aimable (je luy donneray le nom de Cephise). Elle fut accordée en mariage à Theador, jeune homme de merite. Ces deux parties se convenoient parfaitement, tant par leur condition et leur humeur que par un attachement reciproque. La ceremonie du mariage fut arrestée pour estre faite de grand matin. Palmis, un oncle de Theador, homme agé, fort gay, et qui ayme à se faire autant qu'il peut un plaisir de tout ce qui se presente, fut convié de la nopce, ainsi que l'usage le demande; il promit de s'y trouver. Après cette promesse, il prit son neveu Theador en particulier et luy dit: «Mon cher neveu, j'iray à votre nopce, et je pretends y avoir du plaisir et vous en faire: c'est sous ces deux conditions que je m'y trouveray. Le plaisir que je pretends vous faire, c'est de vous donner deux mille ecus, mais à condition que vous m'en accorderez un autre. Ce n'est pas à dancer que je demande, car mon age ne le permet pas; le festin me touche encore moins, car je suis ennemy des grands repas. Voicy donc ce que j'exige de vous.» Il luy dit ensuite en secret ce qu'il souhaitoit, luy fit promettre de n'en rien dire à personne, l'assurant que, s'il ne gardoit pas exactement ce secret, il ne luy donneroit pas les deux mille ecus. Theador luy promit d'estre fidele: on sçaura dans la suite de quoy il s'agissait. Le mariage se fit la nuit suivante. A deux heures du matin on coucha la mariée, et tout le monde se retira. Theador se deshabille, ensuite prend sa robe de chambre, tire une montre sonnante de sa poche, la met sur la table, et luy se place sur une chaise auprès du feu, et reste tranquillement dans cette situation, sans dire un seul mot. Cephise impatiente l'examine; et enfin, trouvant ce procedé fort etrange: «Monsieur, luy dit-elle, je croy que vous dormez!—Zest, repondit Theador.—Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que vous vous moquez de moi? repliqua Cephise.—Pouf, repartit Theador.—Mais, Monsieur, je croy que vous perdez l'esprit, ajouta l'epousée.—Zest, ajouta aussi l'epoux.» Enfin la pauvre Cephise n'eut pour toutes reponses de Theador à ses remontrances et à ses reproches, que des Zest et des Pouf. Fatiguée et alarmée par une conduite si bizarre, elle se lève, s'habille et va trouver ses parents. Le père et la mère, la voyant, et se persuadant que c'estoit quelque grimace de pudeur qui l'amenoit auprès d'eux: «Allez, allez, ma fille, luy dirent-ils; retournez auprès de vostre mary; croyez-nous, ne faites pas tant la difficile: vous êtes à luy, et ainsi.....—Helas! mon père, ma mère, repondit-elle en les interrompant, ce n'est pas ce que vous croyez. Mon mary est devenu fou: c'est ce qui m'a fait sortir de la chambre; venez, et vous verrez que je ne ments point.» Ils allèrent pour voir ce qui en estoit; ils commencèrent leur discours par des plaintes, ils le continuèrent par des prières et le finirent par des menaces; et à tout cela Theador ne repondoit que Zest et Pouf. Il n'en fallut pas davantage pour leur persuader que leur gendre estoit fou. On envoye querir sur le champ le notaire, afin qu'il en dresse un acte. Estant arrivé, il veut raisonner avec Theador, afin d'être temoin par luy-même de sa folie; Theador ne luy donne que des Zest et des Pouf pour reponse. Le notaire commence à dresser son acte; quatre heures sonnent, et dans ce moment on voit sortir d'un cabinet prochain, d'où l'on pouvoit facilement tout voir et tout entendre ce qui se passoit dans la chambre de Theador, on voit sortir, dis-je, Palmis, l'oncle, avec une bourse à la main qui contenoit deux mille ecus en or. «Ah! mon cher neveu, s'ecria-t-il, que je suis content de vous, puisque, par obéissance, vous avez eu assez de force, ainsi que je l'avois souhaité, pour ne donner pendant deux heures à votre chère epouse que des Zest et des Pouf, malgré la sincère tendresse et l'attachement passionné que vous avez pour elle! Voicy la recompense que je vous ay promise: certes vous l'avez bien gagnée.» Theador parut tout autre; il presenta cette bourse à Cephise, qui, quoyqu'elle la receut avec joye, fut encore bien plus sensiblement touchée de voir que son cher epoux avoit, au lieu de folie, autant de sagesse que d'amour. Chacun se retira fort content, et ceux qui restèrent dans la chambre ne le furent pas moins.

Approbation.

J'ay lu, par ordre de Monsieur le lieutenant general de police, une historiette du temps, qui a pour titre: Zest Pouf, dont on peut permettre l'impression. A Paris, ce vingt-trois mars 1711.—Passart[239].

Veu l'approbation du sieur Passart, permis d'imprimer. Fait le 26 mars 1711.—M. R. de Voyer d'Argenson.

Registré sur le livre de la communauté des libraires et imprimeurs de Paris, no 193, conformément aux reglements, notamment à l'arrest de la Cour du parlement en datte du 3 decembre 1705, ce 27 mars 1711.—De Launay, syndic.