M.DC.XXVII[16]. In-8.

En ce petit discours, tout mon but n'est point de traicter de matière qui puisse ennuyer le lecteur, ains tout au contraire, mon desir n'est que de reciter chose qui luy puisse apporter toute sorte de contentement, comme estant de soy le subject assez bastant de chasser toutes sortes de melancolies, et d'autre part capable de faire estime des femmes sages et prudentes et d'en faire chois parmy celles qui s'abandonnent aux vices, comme vous pourrez entendre de la caballe et ruze de trois notables bourgeoises de ceste ville de Paris, desquelles, pour le respect de leurs alliances et pour ne les point scandaliser, j'en tairay le nom, me contentant seulement de discourir de ce qui s'est nouvellement descouvert touchant leurs ruzes et subtilitez.

Il n'y a celuy qui ne sache que parmy le sexe feminin il se trouve des femmes lesquelles, souz l'apparence d'une simplicité dissimulée, font souvent glisser d'aussi bons tours que plusieurs autres; c'est donc sous cette fausse apparence que les trois bourgeoises dont je veux discourir ont peu jusques à present tromper tous ceux qui ont par cy devant jugé les tenir au rang de celles qui se gouvernent selon Dieu dans la prudence et la sagesse.

Il est donc question de ces trois bourgeoises. S'estant trouvées à ces Rois derniers en une certaine compagnie, dans laquelle se trouvèrent aussi des jeunes hommes, assez capables d'attirer les dames et de leur user de la courtoisie, de telle sorte (comme c'est la coustume) que, venant de propos à autre, ils entrèrent avec mes dames les bourgeoises si avant des termes et des advenemens de l'amour, que, par les charmes amoureux de ces jeunes champions de Venus, elles vinrent, après toutes les considerations qu'elles pouvoient concevoir dans leurs fantastiques esprits, à consentir aux intentions de ces nouveaux courtisans.

De telle sorte que, pour mettre en execution les desirs de leurs volontez, elles firent eslite d'un lieu propre pour le subject, qui fut designé et accordé de part et d'autre; et, pour parvenir à leurs desseins, mes dames les bourgeoises, d'un commun accord, estant d'une mesme partie, obtindrent de leurs maris permission, pendant ceste octave des Rois derniers, d'aller à des nopces près de Senlis[17], desquelles par supposition elles s'estoient faict prier; et, pour tant mieux jouer leurs rolles, sçachant bien que les uns et les autres ne pouvoient quitter la maison, supplièrent infiniment leurs maris de leur vouloir tenir compagnie, pour autant que c'estoient mariages de leurs plus proches parens.

Messieurs leurs maris, n'estant pas ignorans de l'alliance qu'ils pouvoient avoir ensemble, et d'autre part ne pouvant ny les uns ny les autres quitter leurs maisons, permettent à mes dames leurs femmes l'execution de leurs desirs, toutesfois ne se doutans de leurs finesses: car, autrement, je ne pense pas qu'ils eussent en façon quelconque permis à leurs très chères compagnes de leurs donner pour panache les caractes de Moyse.

Ceste permission obtenue, elles ne manquèrent d'en donner advis à leurs courtisans, lesquels à ce subject allèrent les premiers au logis designé afin de faire preparer et donner ordre à tout ce qui estoit necessaire pour joyeusement passer leur temps. D'autre costé, mes dames les bourgeoises, esveillées comme souris, ne furent paresseuses, pour tant mieux jouer leurs personnages, de faire retenir places aux coches de Senlis, et pour les asseurer feirent donner un escu-cars[18] pour advance; cependant elles se parent de leurs plus beaux habits nuptiaux et de tout ce qu'elles avoient de plus exquis.

Le temps venu que le coche de Senlis devoit partir, elles prindrent congé de leurs maris, pour aller monter au dit coche, auquel messieurs les bourgeois ne voulurent manquer de les y aller conduire, et aussi pour les recommander au cocher.

Estant mes dames les bourgeoises arrivées au Bourget, l'une d'icelles commença de faire semblant qu'elle se trouvoit fort mal, tant à cause de l'esbranlement du coche que d'autre part aussi qu'elle estoit grosse de trois mois, ce qui ne luy pouvoit permettre d'avantage le dict esbranlement sans courir du danger de son enfant; ce faisant, supplia le cocher et toute sa compagnie de ne perdre point de temps et qu'elle estoit resolue de ne passer outre, et que, quant à ces compagnes, qu'elles estoient libres de parachever leur voyage; ce qu'elles ne voulurent jamais accorder, disant qu'elles ne la laisseroient jamais en cest estat. Après donc avoir satisfait de ce qui restoit au coche, lequel passe outre, commencèrent de faire bonne vie; et, voyant que leurs courtisans, qui se devoient trouver en ce lieu bien montez à celle fin de les ramener en trousses au dict logis preparé, n'estoient encores arrivez, incontinent commencèrent d'envoyer un homme qui estoit dressé au badinage au devant, lequel n'eut pas fait une lieue et demye qu'il fit rencontre de ces petits mignons tous escretez comme une poire de chiot. Mes dames les bourgeoises, qui estoient continuellement au guet, n'eurent pas si tost descouvert leurs favoris, que ce fut à qui d'entr'eux yroit la plus viste pour donner le baiser à celuy qu'elle affectionnoit; semblablement ces jeunes godelureaux, voyant leurs maistresses approcher, incontinent voulurent commencer à contre-faire les escuyers et de forcer leurs chevaux de faire ce qu'ils n'avoient jamais apris, estant plus propres à tirer un tombereau de boue que de faire des passades. Après avoir mis pié à terre, et de part et d'autre s'estant donné les accolades, ils ne furent si tost arrivez au logis que voilà la table couverte de très bons morceaux que mes dames les bourgeoises avoient faict apprester. Pendant le disner, ce ne fust qu'à rire et folâtrer, discourant de la ruse et finesse de laquelle ils s'estoient servis pour obtenir congé de leurs maris, qui devoient bien avoir pour lors le tintouin aux oreilles[19].

L'heure s'approchant qu'il falloit partir de ce lieu pour venir coucher à Paris, pour autant qu'elles ne desiroient y arriver de jour, crainte d'estre descouvertes, après avoir satisfait au logis, montèrent à cheval, ayant chacune leur conducteur, et en ceste sorte arrivèrent sur les sept à huict heures du soir, au logis designé, où le soupper les attendoit. Estant donc en iceluy, la couratière[20], après leur avoir faict les caresses accoutumées, les conduict dans un petit corps de logis sur le derrière, à cette fin de mieux et plus facilement prendre leurs esbats sans estre inquietés de personne; incontinent on leur apporte le soupper sur la table, pendant lequel on leur prepare trois licts. Il ne faut pas demander si l'issue du soupper fut remplie de gaillardise, où le muscat et l'hypocras n'y fut point epargné, si bien qu'après avoir passé joyeusement une partie de la nuict, la couratière, qui estoit grandement enluminée, se voulant aller retirer dans son cartier, commença sa harangue sur les effets de l'amour, pendant laquelle elle eust assez bonne audience. Estant icelle finie, chacun de messieurs les godelureaux prindrent leurs maistresses et s'allèrent ainsi coucher; la couratière ne fust si tost partie, et eux asseurez dans la chambre, que on eût peu entendre comme les accorts de trois bateurs dans une grange: car je m'asseure qu'il y en avoit un pour chacune de mes dames les bourgeoises, je ne sçay si elles sçavoient la musique, mais elles tenoient grandement bien leur partie; de telle sorte qu'en cet exercice, ou bien à dormir, si bon leur sembloit, ils passèrent leur temps jusques au lendemain dix heures du matin. Ce que voyant madame la couratière, à qui la gueulle gagnoit de desjeuner, alla heurter à leur porte, leur portant à chascun de quoy prendre un bouillon, comme à des nouvelles mariées[21]; ce que voyant messieurs les muguets[22], qui estoient tous fatiguez des courses qu'ils avoient estez, pour montrer leurs courages, contraints de faire, ne sçavoient quelles contenances tenir, ayant les oreilles longues comme celles de Midas; et furent encores plus estonnez lorsque leur hostesse leur demanda à chacun quatre pistolles pour satisfaire tant au rôtisseur pâtissier que pour le muscat, l'yppocras et confitures, sans rien mettre en ligne de compte de ce qu'elle pretendoit avoir, tant pour ses sallaires que pour le bon traictement qu'elle leur avoit fait. Ce fut alors que ces muguets commencèrent à se regarder de plus beau les uns les autres, pendant que mesdames les bourgeoises estoient encore au lict, qui n'attendoient autre chose que le desjeuner fust prest pour sauter en place.