25 juillet 1576.

C'est assez chanté de l'amour,
Il faut une nouvelle corde,
Qu'un son plus tonnant nous accorde
Les indignitez de la cour;
Car chantant un accord semblable,
On n'est pas tousjours agréable
A toutes espèces d'humeurs:
L'abeille le doux miel compose
Du thin, du lys et de la rose,
Et non tousjours de mesmes fleurs.

Ainsi qu'au printemps bien souvent
Une saison mal temperée,
Pour nostre malheur, fait et crée,
Par un trop chaut humide vent,
La chenille et la sauterelle,
Ennemis de l'herbe nouvelle,
Des boutons jadis fleurs-naissans,
Qui, bestes du tout inutiles,
Rongeans l'espoir des champs fertiles,
Donnent la cherté aux paysans.

Tout ainsi les trop libres lois
De la serve et esclave France
Ont permis de prendre accroissance,
Autour de nos princes et roys
(Et c'est pour vengence divine)
A je ne sçay quelle vermine
De mignons venus en trois nuicts,
Qui, comme les chenilles, paissent
Nos fleurs sitost comme elles naissent,
Et mangent en herbe nos fruicts.

Nostre roy doit cent millions,
Et faut, pour acquiter les debtes
Que messieurs les mignons ont faites,
Rechercher les inventions
Du nouveau tyran de Florence[308],
Et les pratiquer en la France;
Avant que l'argent en soit prest
Monsieur le mignon le consomme,
Et fait-on party de la somme[309]
A cent pour cent pour l'interest.

Et cependant que les liens
De ces tyranniques gabelles,
Et les faix des daces nouvelles
Qu'inventent les Italiens,
Cruellement tuent et accablent
Le peuple françois miserable[310],
Ces beaux mignons prodiguement
Se veautrent parmi leurs délices,
Et peut estre dedans tels vices
Qu'on ne peut dire honnestement.

Leur parler et leur vestement
Se voit tel qu'une honneste femme
Auroit peur de recevoir blasme[311]
S'habillant si lascivement.
Le col ne se tourne à leur aise
Dans le long reply de leur fraise[312].
Desja le froment n'est pas bon
Pour l'empoix blanc de leur chemise;
Il faut, pour façon plus exquise,
Faire de ris leur amidon.

Leur poil est tondu par compas,
Mais non d'une façon pareille,
Car en avant, depuis l'oreille,
Il est long, et derrière bas.
Il se tient droit par artifice,
Car une gomme le herisse
Ou retord ses plis refrisez,
Et dessus leur teste legère
Un petit bonnet par derrière
Les monstre encor plus desguisez[313].

Je n'ose dire que le fard
Leur soit plus commun qu'à la femme:
J'aurois peur de leur donner blasme[314]
Qu'entre eux ils pratiquassent l'art
De l'impudique Ganimede.
Quant à leur habit, il excede
Leur bien, et un plus grand encor[315];
Car le mignon, qui tout consomme,
Ne se vest plus en gentil-homme,
Mais (comme un prince) de drap d'or.

Pensez-vous que ces vieux François[316]
Qui, par leurs armes valeureuses,
En tant de guerres dangereuses
Ont fait retentir autrefois
Le bruit espandu de leur gloire,
Avec le nom de leur victoire,
De çà, de là, de toutes parts[317],
Eussent leur chemise empoisée,
Eussent la perruque frisée,
Eussent le taint blanchi de fard[318]?