Anecdote extraite du journal manuscrit de J. de Banne[320].

Le 24 août 1642, Monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu vint coucher en cette ville de Viviers avec une cour royale[321]. Il se faisoit tirer contre-mônt la rivière du Rhône, dans un bateau où l'on avoit bati une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d'or. Dans le même bateau il y avoit une antichambre de même façon; à la proue et au derrière du bateau il y avoit quantité de soldats de ses gardes portant la casaque d'écarlate, en broderie d'or, d'argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Eminence étoit dans un lit garni de taffetas pourpre. Monseigneur le cardinal de Bigni et messieurs les evêques de Nantes et de Chartres y étoient avec quantité d'abbés et de gentilshommes en d'autres bateaux; au devant du sien, une frégate faisoit la découverte des passages, et après montoit un autre bateau chargé d'arquebusiers et d'officiers pour les commander. Lorsqu'on abordoit en quelque île, on mettoit des soldats en icelle pour voir s'il y avoit des gens suspects, et, n'y en rencontrant point, ils en gardoient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivoient eussent passé: ils étoient remplis de noblesse et de soldats bien armés.

En après venoit le bateau de Son Eminence, à la queue duquel étoit attaché un petit bateau couvert, dans lequel étoit M. de Thou, prisonnier[322], gardé par un exempt des gardes du roi et douze gardes de Son Eminence. Après les bateaux venoient trois barques, où étoient les hardes et vaisselle d'argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats. Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchoient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais; il y avoit un très beau regiment de gens de pied, qui entroit dans les villes où Son Eminence devoit entrer ou coucher.

Son bateau prit terre contre la calme de Bonneri, en cette ville[323], où quantité de noblesse l'attendoit, entr'autres M. le comte de Suze. Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau; mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu'il fut au logis qu'on lui avoit preparé dans la ville. Quand son bateau abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit au bord de la rivière; après qu'on avoit vu s'il étoit bien asseuré, on sortoit le lit dans lequel le dit seigneur étoit couché, car il étoit malade d'une douleur ou ulcère au bras[324]; il y avoit six puissans hommes qui portoient le lit avec deux barres[325], et les liens où les hommes mettoient les mains étoient rembourés et garnis de buffeteries. Ils portoient sur leurs epaules et autour du cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la couverte de buffe; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils mettoient au cou étoient comme une etole qui descendoit jusques aux barres dans lesquelles elles étoient passées. Ainsi ces hommes portoient le lit et le dit seigneur dans les villes ou aux maisons auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde étoit étonné, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fenêtres: car, auparavant qu'il arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les croisées des maisons ou faisoient des ouvertures aux murailles des chambres où il devoit loger[326], et en après on faisoit un pont de bois qui venoit de la rue jusque aux fenêtres ou ouvertures de son logis[327]. Ainsi étant dans son lit portatif, il passoit par les rues et on le passoit sur le pont jusques dans un autre lit qui lui étoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée de damas incarnat et violet, avec des ameublemens très riches. Il logea, à Viviers, dans la maison de Montarguy qui est à present à l'université de notre Eglise. On abattit la croisée de la chambre qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit depuis la boutique de Noël de Vielh, sous la maison d'Ales, du côté du nord, jusques à l'ouverture des fenêtres, où le Seigneur cardinal fut porté de la manière expliquée. Sa chambre étoit gardée de tous côtés, tant sous les voûtes qu'ès côtés et sur le dessus des logemens où il couchoit.

Sa cour ou suite étoit composée de gens d'importance; la civilité, affabilité et courtoisie étoient avec eux; la devotion y étoit très grande: car les soldats, qui sont ordinairement indevots et impies, firent de grandes devotions; le lendemain de son arrivée, qui étoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et communièrent avec demonstration de grande pieté; ils ne firent aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles. La noblesse aussi fit de grandes devotions. Quand on étoit sur le Rhône, quoiqu'il y eût quantité de bateliers tant dans les barques qu'après les chevaux, on n'osoit jamais blasphêmer, qu'est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une telle retention; on ne leur voyoit proferer que les mots qui leur étoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si modestement que tout le monde en etoit ravi.

Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit preparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal Mazarin; mais, au partir du Bourg-Saint-Andéol, il prit la poste pour aller trouver le roi; le dimanche 25, le dit seigneur fut reporté dans son bateau avec le même ordre. Il étoit venu tout environné de noblesse et de ses gardes; il y avoit plaisir d'oüir les trompettes qui jouoient en Dauphiné avec les reponses de celles du Vivarais, et les redits des echos de nos rochers: on eût dit que tout jouoit à mieux faire.

Monseigneur de Viviers traita au Bourg-Saint-Andéol et à Viviers les plus apparens prelats de cette troupe, comme messeigneurs cardinaux Bigni, Mazarin, les evêques et abbés, ainsi que quantité de seigneurs. Monseigneur le cardinal-duc lui fit mille caresses et demonstrations d'amitié. Je le vis dans sa chambre: il portoit fort pauvres couleurs, à cause de son mal, qui toutesfois s'alentit étant dans cette ville. Ce seigneur étoit fort affable, savant au possible, et grandissime homme d'Etat. Les consuls firent poser ses armoiries sur les portes de la ville et de son logis; il ne voulut pas qu'on lui fît entrée en aucune part, ni qu'on tirât canon ni mousquet. Lorsqu'il fut arrivé à Lyon, le sieur de Cinq-Mars, grand ecuyer, et le sieur de Thou, furent executés à mort[328].