J'ai connu très particulièrement, mon cher oncle, un colonel au service de Hollande, fort gourmand, et même un peu goulu; ce brave militaire avoit imaginé une manière peu commune de manger des canards excellens, et voici quelle etoit sa methode:
Ce fier Batave faisoit chercher six canetons, que l'on plaçoit dans un endroit où ils pouvoient barboter à leur aise, et trouver de quoi s'empifrer comme des chanoines. Lorsque le gourmand s'appercevoit que sa troupe choisie commençoit à avoir une demarche lourde et embarrassée, il examinoit avec soin celui qui avoit le mieux profité, et, quand il voyoit qu'il y en avoit un qui avoit un ventre qui touchoit presque à terre, il lui attachoit un ruban rouge à la patte. Le cuisinier savoit ce que cela vouloit dire, et, en consequence, le lendemain, il prenoit un des cinq compagnons, le tuoit, le plumoit, le coupoit par morceaux, et le faisoit manger par celui qui avoit été honoré du cordon. Cet honnête frère auroit fort bien expedié dans un jour toute la chambrée; mais comme ce n'etoit pas tout à fait pour lui faire fête qu'on le nourrissoit de cette façon, on avoit soin de lui menager sa bonne fortune, et ordinairement ce n'etoit que le neuf ou le dixième jour qu'il avaloit le dernier.
Le mangeur avoit son tour; mais sa destinée etoit plus noble, puisqu'il étoit reservé pour la bouche du colonel: aussi, avant d'être sacrifié, il avoit l'avantage d'être loué par l'etat-major du regiment; j'en ai même vu quelques-uns qui ont eté assez heureux pour paroître au gala couronnés avec autant d'eclat que l'echappé des isles Sainte-Marguerite.
Mais, mon cher neveu, me direz-vous, qu'ont de commun vos canards et votre colonel hollandois avec les affaires importantes que nous traitons dans ce moment? Le voici, mon cher oncle:
J'etois hier au soir au Jardin du Roi, lorsqu'un petit chirurgien qui arrivoit de Versailles nous dit: «Messieurs, je vous apporte une nouvelle bien singulière: on assure que MM. les évêques deputés sont convenus de manger chacun par jour un curé; et, d'après le calcul de M. de Lalande, ces prélats avaleront les derniers le 12 de ce mois[345]. Or, s'il est vrai, comme je n'en doute pas, que messeigneurs, après avoir empifré nos bons pasteurs, les croquent, j'ose me flatter que vous ne révoquerez pas en doute la petite friandise de mon colonel hollandois, puisque, par sa nature, un canard, à ce que disent les Italiens, est comme un cardinal, c'est-à-dire un animal vorax et rapax.»
Réponse de M. le Curé à son neveu.
Vous avez cru, mon cher neveu, me faire une plaisanterie; eh bien, il faut que je vous avoue que nous avons parmi nous beaucoup de canetons, et qu'à l'exception de quatre ou cinq de nos prélats députés, les autres cherchent à nous faire barboter et à nous empifrer. Je connois même plusieurs de mes confrères qui, après avoir mangé deux ou trois de leurs camarades, ont été avalés par nos messeigneurs; mais, Dieu merci, jusqu'à présent, on n'a pas encore enlevé de mes ailes une seule plume. Je lis tous les matins mes instructions, et je dis: Louis XVI t'a rendu tes droits; souviens-toi que le curé de V..... est assis à côté de ce pontife orgueilleux, qui, l'année dernière, le faisoit attendre deux heures dans son anti-chambre, qui croyoit qu'il étoit du bon ton de ne pas l'admettre à sa table, et qui souvent, sans vouloir l'écouter, le renvoyoit à un jeune grand vicaire, nourri de vanité, pétri de suffisance et moins instruit qu'un enseigne des gardes françoises. Rappelle-toi que la dignité de ton sacerdoce ne te permet aucune complaisance, et que tu ne dois jamais oublier que le Roi te regarderoit comme le plus vil des esclaves, si après avoir eu la bonté de rompre tes chaînes, tu les reprenois. Soyez donc, mon cher neveu, tranquille sur mon sort, et dites à votre carabin que je ne permettrai pas qu'on m'attache le ruban à la patte, quand bien même l'on me flatteroit de l'honneur d'être croqué par une éminence.
Nous avons, vous et moi, deux tâches bien difficiles à remplir: si vous tuez votre malade, c'est pour toujours; et moi, si je n'ai pas soin de son ame, il est perdu pour l'éternité. Travaillons donc avec zèle, et marchons avec fermeté et courage chacun dans notre état.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
Fin.