Ayant l'aage de neuf à dix ans, craignant que mon père me donnast le fouët pour quelque faute commise, comme advient à gens de cest aage, je prins résolution d'aller trouver un petit mercier qui venoit souvent à la maison de mon père, et desirant faire quelque beau voyage, je résolu m'en aller avec luy. Il n'estoit coesme[198], n'ayant parvenu à ce degré, ains estoit simple blesche[199], et sortoit de pechonnerie[200], toutefois entervoit le gourd[201], et delisberasme d'aller en Poictou, faisant estat d'y estre jusqu'après vendanges. Mon compagnon me disoit que j'eusse beaucoup gaigné à l'entrée des vignes pour mettre en escrit les charges dez raisins. On appelle ce mestier escarter.


Comme l'autheur fit paction avec ce blesche.

J'avois desrobé cinquante cinq sols à ma mère; je dis à mon compagnon que nous serions à moitié. Il me respond que sa balle valoit quatre livres tournois, et que j'avois part à la concurrence de mes deniers, et qu'eussions[202] affuré les ripaux, rippes et milles, et pechons, qui attrimoyent nostre coesmeloterie pour de l'aubert huré. Quand nous eusmes esté trois ou quatre mois à la compagnie j'avois de butin deux rusquins, et demie menée de rons, deux herpes, un froc et un pied[203].


Les façons de coucher.

Nostre vie estoit plaisante, car quand il faisoit froid, nous peausions[204] dans l'abbaye ruffante, c'est dans le four chauld[205], où l'on a tiré le pain naguères, ou sur le pelard, c'est sur le foing, sur fretille, sur la paille, sur la dure, la terre. Ces quatres sortes de coucher ne nous manquoient, selon le temps; car si nos hostes faisoient difficulté de nous loger où la nuict nous prenoit, s'il pleuvoit, nous logions dans l'abbaye rufante, et au beau temps sur le pelardier, c'est-à-dire le pré, et là espionnions les ornies, sont les poules, et etornions, ce sont poulets et chapons, qui perchent au village dans les arbres, près des maisons, aux pruniers fort souvent, et là attrimions l'ornie[206] sans zerver, et la goussions ou fouquions pour de l'aubert, c'est-à-dire manger ou vendre; et en affurant[207], selon nostre vouloir et commodité, nous trouvions souvent à des festins où les pechons passoient blesches et coesmes, selon leur capacité. Ainsi faisans bonne chère, chacun apportoit son gain ou larcin, que je ne mente; j'use de ce mot de gain, parce que tous les larrons en usent. Ceste vie me plaisoit, fors que mon compagnon me faisoit porter la balle en mon rang; mais les courbes m'acquigeoient fermis, c'est-à-dire que les espaules me faisoient mal. Toutes fois, je ne plaignois pas mon mal, car j'avois déjà veu beaucoup de païs: nous avions esté jusques à Clisson de la Loire, et au Loroux à Bressuire, et en plusieurs fours chauds et froids, de pailliers et prez.


Comme je fus contrainct de prendre la balle à bon escient.

Advint qu'en nostre voyage mon compagnon demeura malade à Mouchans en Poitou[208]. Je me résolu d'estre habile homme, et aussi que j'avois bon commencement. Laissant là mon compagnon, je prends la balle et la mets sur mon tendre dos, qui peu à peu s'adurcissoit à ce beau mestier, et allay avec d'autres à la foire de la Chastaigneraye, près Fontenay, où je fus accosté de tous les pechons[209], blesches et coesmelotiers hurez, pour sçavoir si j'entervois le gourd et toutime, me demandans le mot et les façons de la ceremonie. Ce fut à moy à entrer en carrière et payer le soupper après la foire passée, car ils congneurent que je n'entervois que de beaux, c'est-à-dire que je n'entendois le langage ny les ceremonies. Lors je paye le festin à mes superieurs, et sur la fin du soupper le plus ancien feist une harangue.