L'assemblée et ordre qu'ils tiennent à leurs estats généraux.

Ils s'assemblèrent tous à l'issuë d'un grand village près Fontenay le Conte et là, le grand coesre, qui estoit un très bel homme, ayant la majesté d'un grand monarque et la façon brave, avec une grande barbe, un manteau à dix mille pièces, très bien cousues, une hoquette[218] bien pleine sur le dos, la bezasse bien garnie à costé, le manteau attaché souz la gorge avec une teste de matraz en guise de bouton, appellé bouzon en nostre paroisse; une jambe très pourrie, qu'il eust bien guerie s'il eust voulu[219]; une calotte à cinq cens emplastres, et la teste assez fort bien teigneuse! Le baston de M. le coesre estoit de pommier, et à deux pieds près du bas estoit rapporté, et là dessouz une bonne lame, comme d'un fort grand poignard[220], et deux pistolets dans sa bezasse. Il fait mettre à quatre pieds tous les nouveaux venuz, qui estoient douze. Outre se sied le premier dessus le dos de ces nouveaux venuz. Les cagouz, lieutenants du grand coerse par les provinces, s'assirent aussi sur le dos des nouveaux, et sur moy aussi; et au milieu une escuelle de bois que nous appelions crosle. Je fuz le premier appellé, et avant estre interrogé, falloit mettre trois ronds en la crosle; les anciens receuz baillent demy escu, un escu ou un quart d'escu. Selon la province que dictes estre, l'on baille le cagou qui meine pour attrimer, et apprend les tours et comme on se doit gouverner pour acquerir de l'honneur et de la reputation pour parvenir à lieutenant de cagou, ou coesre, qui est le plus haut degré.


Interrogats du grand coesre, avec l'opinion de ses lieutenans les cagouz, aux nouveaux venuz.

Ce grand prince me demanda qui j'estois et comme j'avois nom, et du lieu de la province. Je luy respons avec respect, mon bonnet en la main, que j'estois Breton, d'auprès de Redon. Lors le cagou[221] de Bretagne jette l'œil sur moy, comme pensant que j'estois de son gouvernement et des siens. Le grand coesre me remonstre comme ensuit: «Vozis atriment au tripeligourt?» Je respons: «Gis; c'est parce que, quand on passe mercier, le mot c'est: J'atrime le passe ligourt.—Ouy, fils. Ne pensez que nostre vacation ne soit meilleure que celle des merciers, et nous estimons autant que les plus grands du monde: à sçavoir si vous pouvez esgaler à eux; au reste, nous sçavons vos suptibilitez, comme à faire taire les chiens, et sçavons les quatre sortes de peausser, l'abbaye ruffante, la fretille, le pelard, la dure. Vostre langue est semblable à la nostre; nous sçavons attrimer ornies, sans zerver l'artois en l'abbaye ruffante. Vostre cagou, qui est l'un des plus anciens, vous apprendra comme devez vivre, car c'est le plus capable qui soit venu devant moy. Pour abreger, vous promettez de ne dire le secret. Sur vostre foy, avez-vous mis les trois ronds en la crosle? Prenez vostre baston, mettez le gros bout à terre, et le poussez le plus bas que pourrez, et dictes: J'atrime au tripeligourd, et allez baizer les mains de vostre cagou, et luy promettez la foy; embrassez-moy la cuisse (ce que je feis promptement); sur la vie de ne declarer le secret à homme vivant, c'est-à-dire J'atrime au tripeligourd, je desroberay trois fois très bien. Il y a une chose requise de sçavoir, premier de demettre tous les interrogats; c'est que tous les gueuz que la necessité convie de prendre les armes, comme le pechon, l'escuelle, et la quige habin, et aussi ceux qui ne veulent recognoistre le grand coesre, ou son cagou, on les devalize, et les tient on pour rebelles à l'Estat, et en rend-on compte au grand coerse; et là il faict de bons butins, et faict-on la fortune. Le receveur de ces deniers s'appelle Brissart


Le reste de l'interrogation.

«Pechon de rubi, sur quoy voulez-vous marcher?—Sur la dure.—Vous estes bien nouveau et bien sot, dit le coerse. Pour te faire entendre, et afin que d'icy à quelque temps que tu ayes plus d'esprit, et que tu respondes plus pertinemment, nous marchons sur la terre de vray, mais nous marchons avec beaucoup d'intelligence. Ne m'advouez-vous pas qu'il y a plusieurs chemins pour aller à Rome? aussi y a-il plusieurs chemins pour suyvre la vertu. Et, pour conclure, c'est que nozis bient en menues dymes: c'est que nous marchons à plusieurs intentions.»