Effroyables pactions faites entre le diable et les prétendus invisibles, avec leurs damnables instructions, perte déplorable de leurs escoliers, et leur miserable fin.

M.DC.XXIII[259].


C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique, apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct, que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.

Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.

Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.

Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans; craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable, mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui, pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?

On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263]. Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.

Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez; et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure pour minutte es mains du nigromencien.