A voir du haut de la Bastille
Tant de carosses à la fois,
Qui ne croiroit que quatre roys
Font leur entrée en ceste ville?
Le soleil, dans l'estonnement
De les voir si superbement
Fouler une mesme carrière,
Voudroit bien descendre icy bas
Avec son coche et sa lumière
Pour y prendre aussi ses esbats.
Icy les dames plus discrettes
Communiquent à leurs amans,
Par de certains allechemens,
L'effect de leurs flames secrettes.
De leurs regards, sans discourir,
Elles nous font vivre et mourir;
Et cette aggreable licence
De s'entendre avec leurs appas
Est si juste que l'innocence
Ne nous en destourneroit pas.
Tirsis, tu seras idolatre,
De ce bel œil qui va passer.
Pour moy, je viens de trepasser
Devant ceste gorge d'albastre;
Cette déesse a des cheveux
Qui me ravissent mille vœux;
Mais que cet autre objet me touche!
Celui-cy sera mon vainqueur,
Mon ame est desjà sur ma bouche,
N'as-tu point veu sortir mon cœur?
Tu cognois bien cette rieuse?
Son roquentin[166] n'est pas mal faict:
Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;
Mon humeur devient plus joyeuse
A voir cette bouche et ces yeux.
Le ciel ne sauroit faire mieux;
On peint ainsi les belles choses,
Comme le soleil et l'Amour,
Ou l'Aurore en un lict de roses
Quand elle accouche d'un beau jour.
Ce resveur au fond du carosse
Medite sur ses pensions,
Et ses plus fortes passions
Regardent la mithre et la crosse;
S'il voit venir un cardinal
C'est là le seul objet fatal
Oui passe jusques dans son ame;
Et, comme il est ambitieux,
Cette vive couleur de flame
Est la plus charmante à ses yeux.
Amy, voicy venir les reines[167],
Avec autant de majestez
Que toutes les divinitez
Qui sortent du bois de Vincennes.
Il faut que tant d'astres errans
Qui paroissent dessus les rangs
Deviennent fixes à leur veue:
Il se faut descouvrir icy.
Que Cloris n'est-elle venue?
Je la verrois sans masque aussy[168]!
Qui vit jamais une des Graces,
Et tout ce qu'elle avoit de beau,
Dira que voicy son tableau,
Que ce visage en a les traces.
Encor si ce fascheux cocher,
Quand nous le pouvons approcher,
Rendoit sa course un peu plus lente!
Que n'ay-je quelque invention
Pour arrester ceste Athalante
Où j'ay mis mon affection!
Cette coquette, à la portière,
Fort mal instruite en son devoir,
Dans l'impatience de voir,
Regarde devant et derrière;
On l'accuse de tous costez,
Et des collets qu'elle a gastez,
Et de la peine qu'elle donne;
Mais, son esprit suivant ses yeux,
Elle est sourde, et n'entend personne
Que ses desirs trop curieux.
Qu'Aminthe sera regardée!
Mais je n'en ay point de soucy,
Pourveu qu'on n'emporte d'icy
Que sa memoire et son idée;
Pourveu qu'elle garde sa foy,
Sa constance et ses feux pour moy,
Je me plairay dans sa victoire,
Et ceux que j'en verray mourir,
Je m'empescheray bien de croire
Qu'ils en puissent jamais guerir.
Ce fanfaron croit que les dames
Ne vont au Cours que pour le voir,
Et qu'on ne peut pas concevoir
Combien il leur donne de flame.
Ce cavalier vit de credit,
Car ces jours passez il perdit
Tous ses biens dessus une carte.
Cet autre, durant tout le Cours,
N'a songé qu'a la fièvre quarte,
Qui l'a quitté depuis huict jours.