Guillaume. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy douzaine: est-ce là si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus avant, fais un voyage à Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que l'on te dira prez de Laon[177].
Bon-homme. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?
Guillaume. N'en sçais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste grande occision de poulles?
Bon-homme. Non.
Guillaume. Je t'en veux dire quelque chose.
Bon-homme. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme moy.
Guillaume. J'estois, il y a un jour ou deux, derrière deux laquais, dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de l'autre des nouvelles de leur voyage, entrèrent en une taverne, comme c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me presente à boire, l'autre à manger. Je m'assis à mesme table qu'eux, et les oy volontiers discourir. L'un apprend à l'autre ce qu'il a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui s'estoit passé à Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oüy un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit à l'autre qu'il avoit logé en un certain village qui estoit le quartier de quelque gendarmerie de nouveau enroollée. Il trouve en un certain logis trois soldats qui faisoient une chère desespérée aux despens des pauvres paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au cœur, car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons à Paris; voylà pourquoy alors je ne mangeois que du pain à la fumée de leur souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire par charité estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise, je te prie; tu en devrois pleurer à chaudes larmes aussi bien que moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient, 35 poulles à l'estuvée, sans compter le cocq, qu'ils faisoient rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne sçay quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust bien esté chargé de porter un pannier plein de telles poulles grasses comme etoient celles-cy. Je vous laisse à penser combien de beurre et d'œufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricassée de goulus, sans faire compte de vin qui fut tiré pour arroser leurs grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle pitié! porter le chauderon à quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse à penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage. Le capitaine ou colonel à qui apartenoient ces trois poullaillers soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir, qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez, se prit à rire et en tint ses discours partout où il alloit. Je te laisse à penser, mon Bon-homme, quel ravage eût fait la guerre si elle se fût allumée à bon escient! Dieu a eu compassion de telles cruautez, et pource nous a redonné la paix, que nous devons à jamais conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des François et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et émotion civile.
Bon-homme. Ainsi soit-il.
Fin.