In-8.

Dame très curieuse de la charnelle union, il m'est tombé ce jourd'huy és mains une lettre qu'un badaut de Paris a présumé escrire au roy très-chrestien Henry 4[82], Dieu-Donné, aussi pleine d'imprudence et d'irreverence, comme la venimeuse instruction qu'il a receuë de vous et des autres predicans, traitres pseudoprophètes comme luy, le luy a permis et enseigné; à laquelle je ne daignerois respondre ny repliquer, comme chose qui n'en merite pas la peine. Mais, sans m'arrester à ce chien grondant, simple organe de vos meschantes et mal-heureuses conceptions, j'ay trouvé plus expedient de m'addresser directement à vous, qui estes l'officine de tout ce qu'il a de mal fait en France, d'où sortent non seulement tous les libelles diffamatoires que l'on voit trotter par ce royaume, encontre Dieu et son roy bien-aymé, mais où ce forgent encores toutes les conspirations paricides, rebellions, assassinats, volleries, extorsions, trahisons, sacriléges, ravissemens, embrasemens et autres brutales inhumanitez dont la pauvre France est flagellée, spécialement depuis trois ans, et me semble que vous addresser, et non à autre, ceste replique, c'est à son point la chose approprier. Ce pauvre escorcheur d'ames me fait pitié en ses forceneries, la lecture desquelles me fait croire de deux choses l'une, ou qu'il est halené du vent de vostre chemise (comme sont plusieurs autres), ou empoisonné de vos sorcelleries, ou pour dire mieux de tous les deux ensemble; ce qui n'est pas inconvenient, car vostre chair est la viande plus commune qui soit aujourd'huy dans Paris, comme il nous fait entendre là où il dit que, malgré les dragons du roy, la bonne chair s'y trouve à qui y veut employer l'argent, ce qui ne doit estre entendu d'autre chair que de la vostre, veu que les chairs de cheval et d'asne (qui sont vos viandes ordinaires) ne peuvent passer pour bonne chair: aussi que de long temps vous sçavez comment il la faut debiter, suivant la doctrine de don Bernardin de Mandosse[83]:

A los Moros por dineros,
A los Christianos de gracia.

La sorcellerie puis après, qui est le principal de vos artifices[84], est si commune en votre pays, que ceux qui y ont voyagé rapportent que de lieu en lieu, et de village en village, se trouvent des poteaux et pilliers où l'on brusle des sorciers, et disent les bonnes gens des champs que, quelque justice que l'on en puisse faire, il n'est possible toutes fois d'en nettoyer le pays, tant ceste malediction a pris racine en vostre contrée; voilà pourquoy on ne doit trouver estrange si, estant sortie d'un tel nid, vous avez peu si aysement ensorceler le menu peuple françois, assez credule de nature, et sur qui aviez gaigné, vous et les vostres, telle creance par votre hipocrite douceur et parler emmiellé:

Che lor pottevi far, con tue parole,
Creder che fosse oscuro et freddo il sole.

Voulez-vous plus grands signes de sorcellerie que de voir les François (qui entre toutes les nations du monde ont emporté le renom d'estre fidèles à leurs roys) estre par vous induits à s'eslever contre le feu roy? le chasser honteusement de sa ville capitale? blasphemer contre luy? le charger d'oppropres et d'injures? composer libelles diffamatoires contre Sa Majesté, les imprimer avec privilége? et vendre publiquement, sans punition ny reprehension quelconque? luy denier l'entrée de ses villes, les tailles, le tribut, et tous les droits que Dieu a ordonnez à son oingt, pour les donner à un rebelle estranger? Est-ce pas vraye sorcellerie, après l'avoir taxé d'estre huguenot, de l'avoir aussi persuadé au peuple, luy qui a gaigné deux grandes batailles contre les huguenots[85], y ayant exposé sa propre vie au danger; qui a persécuté les huguenots tant qu'il a vescu, et les a hays jusques à la mort, quoy que vostre felonnie l'ay contraint de se jetter entre leurs bras, au moins entre les bras de son frère, le roy qui est à present, pour eslire (comme dit le philosophe) de deux maux le moindre; luy, dis-je, qui estoit le plus catholique et religieux roy qui jamais ayt resté en France. Je ne veux prendre icy sa cause en main pour le deffendre de ce qu'on luy pourroit imputer touchant le gouvernement de son Estat, comme aussi ne voudrois-je estre si presomptueux que le blamer ou taxer, laissant la definition de ceste cause à Dieu, à qui seul appartient, et non à autre, la cognoissance et jugement des actions d'un roy, ou bonnes ou mauvaises qu'elles puissent estre; mais seulement, pour le fait de sa religion, je dis et diray tant que je vive que la France n'a jamais eu roy plus catholique et religieux que celui dont nous traittons maintenant, ny plus sevère observateur des statuts de nostre mère saincte Eglise: les gens de bien qui l'ont cognu en rendront fidelle tesmoignage. Cependant vos langues l'ont ainsi persuadé au peuple, et incité un jeune moine (deshonneur de l'ordre S. Dominique) de le tuër proditoirement, soubs une feinte santimonie, tandis que le bon roy l'accueilloit benignement et luy disoit: Amice, ad quid venisti? Helas! s'il eust esté heretique, eust il admis un moyne en son cabinet[86] à heure indue, à heure que mesmes messeigneurs les princes ny entroient pas[87], à heure qu'il s'estoit speciallement reservée pour demander à Dieu pardon de ses fautes, et luy rendre graces des biens qu'il avoit receus et recevoit journellement de sa saincte bonté[88]; à la mienne volonté que quelque ange se fut interposé à la fureur des bons François qui, premiers appercevans ce piteux spectacle, et poussez d'un juste courroux, firent carnage de ce parricide infame; qu'ils se fussent contentez de le prendre en vie, affin de luy faire recevoir le supplice esgal à son demerite. La belle histoire que nous eussions euë par son procès, quant il auroit declaré que s'amye Jacquette l'avoit induit à commettre cest assassinat[89]; quel plaisir à luy ouyr verbalement reciter les artifices, ruses, desguisemens, amorces, menées et stratagèmes par lesquelles vous mistes peine à le rendre amoureux de vous; puis après, par quels regards lascifs, quelles mines de visage, contenances et gestes du corps, mignardises de paroles et attouchemens deshonnestes, vous vintes à bout de luy prostituer vostre pretenduë pudicité, soubs promesse toutes fois qu'il executeroit ce beau chef d'œuvre[90]; et finalement, declarer le vil prix et chetif salaire qu'il avoit receu pour commettre un meschef si execrable: ha! qu'il auroit bien detesté la cherté d'un si brief plaisir acheté par la jacture[91] et de son corps et de son ame. Je croy fermement que avant mourir il auroit fait quelque grande execration contre vos sortiléges bien autres que la demonomanie de Bodin, un mien amy, est après à faire un petit livret de meditations sur le mistere de la saincte union de Jacques Clement avecques vous, dame Jacquette, sa bonne partie, qui sera chose, à ce qu'il dit, fort rare et singulière à voir: car les figures de l'Aretin n'y seront pour rien contées, tant vostre bel esprit est subtil en telles inventions; je vous asseure que je seray soigneux de le faire mettre en lumière pour l'amour de vous, affin que les loüanges d'une si vertueuse dame ne demeurent ensevelies en la fosse d'oubliance. Mais pour ne point interrompre le fil de nostre discours encommencé, je diray que, sans point de faute, voyla le plus grand de vos charmes et la plus grande de vos sorcelleries. L'autre qui vient après n'est pas moindre que la première, d'avoir persuadé au peuple qu'il soit non seulement licite, mais expedient et bonne œuvre d'assassiner un roy très-chrestien, et que le parricide soit par vous canonizé et mis au rang des saincts et glorieux martyrs; que lon luy dresse des statuës sur les autels sacrez, que lon luy porte des chandelles et offrandes, et que lon l'invoque pour interceder pour ceux qui portent tiltre de chrestiens. Si telles impietez paganiques doivent avoir lieu parmi nous, je diray librement ce que disoit Juvenal[92] en son Hercule furieux:

Scelere perfecto, licet
Admittat illas genitor in cœlum manus.

Vous ne trouverez estrange (reverendissime dame Jacquette) si, escrivant à une femme, je me dispence de parler latin: les moynes et predicans à qui vous avez affaire tous les jours vous mettent si souvent la langue latine en bouche, que vous la devez avoir aussi familière comme la maternelle; or, tout ce que j'ay raconté ne sont que petits peccadilles, pechez veniels parmy vous autres; vos predicans vous absolvent de tout cela, et, comme dit l'evesque de Lyon[93] en la Confession de la foy, le merite d'estre ligueur est plus grand que ne sont grandes toutes les offences que le ligueur pourroit commettre[94]. Voylà une belle confession de foy, et vrayment digne d'un tel prelat. S'il n'a point d'autre hostie pour expier l'offence de son double inceste[95], je parie la perte de son ame; mais que dis-je, son ame? les ligueurs ne croyent aucune ame qui puisse recevoir ou peine ou salaire en la vie future, laquelle aussi ils ne croyent point; et plus je m'estudie à rechercher le sommaire de leur creance, et moins j'y attains. Je pense bien qu'ils croyent Dieu; aussi font les diables. Ils le croyent et en ont terreur; mais de croire en Dieu, ils n'y croyent non plus que les diables. Ils sont d'ailleurs empeschez: l'ambition intolerable, l'insatiable avarice, l'appetit desordonné de commander, de devenir grand en peu d'heure, d'accomplir leurs cupiditez deshonnestes, et autres choses monstrueuses, en excuse leurs esprits et en destourne leur entendement. Dès le temps de la primitive Eglise, la chrestienté a esté infectée de diverses erreurs, heresies et sectes; mais de toutes icelles la plus pernicieuse, à mon advis, est ceste dernière de la Ligue, comme celle qui combat directement contre Dieu, contre sa parole et contre sa volonté, pour exterminer les roys, les princes et la noblesse; et, soubs ombre et pretexte de religion d'affranchir ou soulager le peuple, tasche à ruyner de fonds en comble la monarchie, depuis le plus grand jusques au plus petit. S. Paul vous commande il pas, et S. Pierre tout de mesme, d'obeyr à vos princes quand or ils seroient meschans et heretiques? Pourquoy donc rejectez vous ce commandement, et, tournant la truye au foing (comme lon dit[96]), y apportez vous des gloses et constructions d'Orleans[97]? Dieu vous commande de rendre à Cæsar ce qui est à Cæsar: pourquoy donc luy refusez vous, vous, le service, l'obeissance, le tribut et les droits que vous lui devez? Vous me direz (dame Jacquette) que Nostre Seigneur adjouste incontinent après: Et à Dieu ce qui appartient à Dieu. C'est parler en theologien. Qui vous y met empeschement? En quel lieu est-ce que le roy empesche l'exercice de notre religion catholique, apostolique et romaine, de ceux qui sont en son obeissance depuis son advenement à la couronne? Où voit-on les gens d'église oppressez ou persécutez? Où voit-on les eglises violées, ou le service divin empesché? A la prinse des faux-bourgs de Paris, à la Toussaincts derniere[98], quel mauvais acte avez vous recognu contre les ecclesiastiques ou contre les eglises; demandez en aux prestres qui y celebrèrent messe par tout le jour des Morts? Mais quel besoin est-il de specifier les lieux? Tant de villes que Sa Majesté a reduictes à son obeissance servent de miroir et en rendent tesmoignage, mesmes des gens d'eglise qui sont entretenus journellement auprès du roy, honorés et reverez par Sa Majesté, trop plus qu'ils ne sont de vous autres, sectateurs de Judas Iscariot, qui edifiez les: temples des prophètes semblables à ceux qui les ont occis. Qu'ainsi ne soit, voyons les deportemens de ceux de vostre secte: nous trouverons les eglises pillées, les faux bourgs de Tours, et villainement poluées de paillardise jusques derrière le grand autel[99]; les eglises bruslées aux faux bourgs de Chasteaudun, et le Sainct Sacrement (chose horrible à penser) consommé par feu; à Quinsy, près Meaux, l'eglise bruslée, et plus de soixante petits enfants bruslez dans le berceau; à Montereau-faut-Yonne, à Charlotte-la-Gand, les eglises pillées et desnuées d'ornemens, calices, croix, reliquaires, et, comme disoit le poëte ferrarois[100]:

Gittato in terra Christo in Sacramento
Per torgli in tabernacolo d'argento.

Que diray-je de Sainct Denys en France, où vous avez ruyné deux eglises qui estoient proches du rampart; desrobé et enlevé le tresor de la grande eglise, que l'ancienne liberalité des roys de France y avoit amassé[101]; et de mesme dit-on que vous avez faict des reliquaires de Paris, pour convertir l'or et l'argent à vostre usage. Que diray-je d'autres eglises infinies en ce royaume, où vos satellites n'ont fait conscience de mettre le feu pour quelque interest particulier, sans aucun respect ny reverence du Sainct Sacrement qui estoit conservé en icelles? En quoy vous vous monstrez plus cruels et barbares envers celuy dont vous usurpez fausement le tiltre et vous couvrez indignement de son nom, que n'ont fait les juifs qui le crucifièrent: car ceux là comme ennemis le mirent à mort, et vous autres, zuingliens sacramentaires (comme Judas en le baisant, c'est-à-dire en vous disant ses amis), l'avez mis au feu. Quelles excuses, quelles deffences alleguerez-vous contre ceste vérité? Certes aucune, sinon que vous n'y croyez point. Qui voudroit raconter les extorsions et violences faictes par vos partisans aux gens d'eglise, ce ne seroit jamais faict; qui pourra aller par la France en orra les clameurs qui montent jusques aux cieux. Par là appert que vostre saincte religion n'est autre chose qu'un appetit desordonné d'en avoir, et de dominer soit à droit, soit à tort. O le beau et precieux pretexte! Certes, tous ceux qui desirent de nouveauté ont voulu brouiller un Estat, et qui pour ce faire ont cherché quelque honneste couverture n'en trouveront jamais qui plus chatouille les aureilles des auditeurs que ceste-cy, et specialement du menu peuple. Voilà une belle religion de conspirer contre les roys, contre les princes, contre la noblesse, contre l'Eglise, contre la justice; de pervertir les anciennes loix et statuts d'un royaume, et bouleverser tout s'en dessus dessoubs, à la confusion et ruyne des trois Estats, afin de chasser les enfans et heritiers de la maison pour y introduire et subroger des estrangers et mercenaires; ou, ne pouvant attaindre à ce but, changer à tout le moins la plus belle, la plus ancienne et la plus florissante monarchie de la chrestienté en un Estat democratie et populaire. Voylà une plaisante secte d'union composée de quelques princes estrangers, poussez d'une ambition sinon loüable, aucunement probable, d'autant que, si violandum est jus, regnandi causa violandum est; composée de quelques marrans[102], de quelques saffraniers[103], de quelques meschans garnemens, que la rigueur des loix y a jectez, ou le desespoir et la crainte du supplice les y retient; gens que le bourreau court à force; composée de quelques moynes affriandez à la chair que vous vendez à Paris, et de toutes sortes de vauneans et de la lye du peuple; voylà, dis-je, une belle et plaisante secte, pour s'opposer et contredire à tous les princes, grands seigneurs et officiers de la couronne de France, et generallement à toute la noblesse, qui tous sont unis à l'obeissance et service du roy tres chrestien; et ceux qu'en premier lieu je devois avoir nommez, messeigneurs les cardinaux, prelats et gens d'eglise qui servent ordinairement Sa Majesté de leurs prières ferventes et assidues, les sacrifices et oraisons desquels sont si aggreables à Dieu, que le jour mesme, et à la mesme heure qu'ils faisoient la procession à Tours pour la santé, conversion et prosperité du roy, Sa Majesté gaigna la bataille à Sainct André[104], à la confusion et totale ruyne de vostre secte. Où est donc maintenant le Dieu que vous voulez opposer au nostre? de quoy pourront servir toutes vos prophanations et sortileges contre les devotions, vœux et prières des gens de bien? Nos Dieux ne sont point d'accord (ce dites vous): ils n'ont garde de s'accorder, car nous n'avons qu'un seul Dieu, qui est celuy qui vous livra à la fureur de nostre glaive à Senlis[105], à la deffaitte de Saveuse et Falandre[106], à la bataille qui se donna en Auvergne le mesme jour que le roy vous chastia si bien à S. André[107]; c'est luy qui vous a fait tourner le dos en toutes les rencontres qui se sont faites, et qui vous a fait perdre, depuis l'advenement du roy à la couronne, tout ce que vous aviez enrichy en Anjou, en Touraine, au Mayne, en Normandie, en l'Isle de France, et generalement par tout où Sa Majesté a tourné la teste de son armée. C'est luy mesme qui vous a fait faire un caresme en juillet[108], et qui vous fera porter la pénitence de vos vieux péchez, si bien tost vous ne venez à la recognoissance de vos fautes, et à implorer la misericorde du roy, qui (comme il est la vraye image de Dieu en terre) aussi sa clemence et misericorde est plus grande mille fois que n'est la multitude de vos iniquités. Nonobstant toutes, ces choses, vostre predicant brave et dit que les forces qui sont dans Paris, tant estrangères que de la ville, sont suffisantes, soubs la conduite du duc de Nemours[109], pour rembarrer et mettre en desarroy toute l'armée royalle: ces choses luy sont autant aysées à dire comme elles sont mal-aisées non seulement à executer, mais à croire, à ceux qui sçavent mieux faire que de crailler dans une chaire, mesmes après tant d'experiences que nous avons veuës de ce peuple, qui le nous ont faict cognoistre tel que le descrit l'Arioste, disant: