Doncques en Italie il te convient chercher
La source Cabaline, et le double Rocher,
Et l'arbre qui le front des poëtes honore.
Mais retien ce précepte en ta memoire encore:
C'est que tu pourras bien François partir d'icy,
Mais tu retourneras Italien aussi,
De gestes et d'habits, de port et de langage,
Bref, d'un Italien tu auras le pelaige,
Afin qu'entre les tiens admirable tu sois:
Ce sont les vrays appas pour prendre noz François.
Lors ta Muse sera de cestui la prisée
Auquel auparavant tu servois de risée.

Il sera bon aussi de te faire advoüer
De quelque Cardinal[194], ou te faire loüer
Par quelque homme sçavant, afin que tes loüenges
Volent par ce moyen par des bouches estranges.
Mais il faut que le livre où ton nom sera mis
Tu donnes çà et là à tes doctes amys.
Ainsi t'exempteras du rude populaire,
Ainsi ton nom partout illustre pourras faire:
Car c'est un jeu certain, et quiconque l'a sçeu,
Jamais à ce jeu là ne s'est trouvé deçeu,
Surtout courtise ceulx auquelz la court venteuse
Donne d'hommes sçavants la loüenge menteuse,
Qui au bout d'une table, au disner des seigneurs,
Deplient tout cela, dont furent enseigneurs
Les Grecs et les Latins, qui de faulses merveilles
Emplissent, ignorans, les plus grandes oreilles,
Et abusent celuy qui par nom de sçavant
Desire, ambitieux, se pousser en avant.

Ces gentils reciteurs te loüront à la table,
Non comme au temps passé, aux horloges de sable[195];
Ilz ne dédaigneront avec toi practiquer
Et avecques tes vers les leurs communiquer,
Puisque tu as le goust et l'air de l'Italie,
Mais rendz leur la pareille, et fay que tu n'oublie
De les contre-loüer; aussi quant à ce point
Le tesmoing mutuel ne se reproche point,
D'en user autrement ce seroit conscience.

Surtout je te conseille apprendre la science
De te faire cognoistre aux dames de la court
Qui ont bruit de sçavoir. C'est le chemin plus court,
Car si tu es un coup aux dames agréable,
Tu seras tout soubdain aux plus grands admirable.
Par art il te convient à ce point parvenir,
Par art semblablement t'y fault entretenir;
Il te fault quelques fois, soit en vers, soit en prose,
Escrire finement quelque petite chose
Qui sente son Virgile et Ciceron aussi[196];
Car si tu as des mots tant seulement soucy,
Tu seras bien grossier et lourdault, ce me semble,
Si par art tu ne peux en accoupler ensemble
Quelque peu: car icy par un petit chef-d'œuvre
Assez d'un courtisan le sçavoir se descœuvre.

Je ne veulx toutefois qu'on le face imprimer,
Car ce qui est commun se fait desestimer,
Et la perfection de l'art est de ne faire
Ains monstrer dédaigner ce que faict le vulgaire.
Mesmes, ce qui sera des autres imprimé,
Afin que tu en sois plus sçavant estimé,
Il te le fault blasmer[197]; mais il te fault estre
Des loüeurs à propoz pour tes ouvraiges lire.
Et n'en fault pas beaucoup. Avec telles faveurs
Recite hardiment aux dames et seigneurs,
Tu seras sçavant homme, et les grands personnages
Te feront des presens, et seras à leurs gages.
Mais si tu veulx au jour quelque chose éventer,
Il fault premièrement la fortune tenter,
Sans y mettre ton nom, de peur de vitupère
Qu'un enfant abortif porte au nom de son père;
Car en celant ton nom, d'un chacun tu peux bien
Sonder le jugement, sans qu'il te couste rien.
D'autant que tels escripts vaguent sans congnoissance
Ainsi qu'enfans trouvez, publiques de naissance.
Mais ne faulx pas aussi, si tu les voids loüer,
Maistre, père et autheur, pour tiens les advoüer.

Le plus seur toutefois seroit en tout se taire,
Et c'est un beau mestier, et fort facile à faire,
Le faisant dextrement. Fay courir qu'entrepris
Tu as quelque poëme et œuvre de hault pris,
Tout soudain tu seras montré parmy la ville
Et seras estimé de la tourbe civile.

Un vieulx ruzé de court naguières se vantoit
Que de la republique un discours il traitoit;
Soudain il eut le bruit d'avoir épuisé Romme,
Et le sçavoir de Gréce, et qu'un si sçavant homme
Que luy ne se trouvoit. Par là il se poussa,
Et aux plus haults honneurs du palais s'avança,
Ayant mouché les roys avec telle practique,
Et si n'avoit rien fait touchant la republique.
Toutefois cependant qu'il a esté vivant,
Il a nourry ce bruit qui le meit en avant.
Jusqu'à tant que la mort sa ruse eut descouverte,
Car on ne trouva rien en son estude ouverte,
Ains par la seule mort au jour fut revelé
Le fard dont il s'estoit si longuement celé.

Quelque autre dit avoir entrepris un ouvrage
Des plus illustres noms qu'on lise de nostre age,
Et jà douze ou quinze ans nous deçoit par cet art;
Mais il accomplira sa promesse plus tard
Que l'an du jugement. Toutefois par sa ruse
Des plus ambitieux l'esperance il abuse:
Car ceulx-là qui sont plus de la gloire envieux,
Le flattent à l'envy, et tachent, curieux,
De gaigner quelque place en ce tant docte livre
Qui peut à tout jamais leur beau nom faire vivre.
Ce trompeur par son art très riche s'est rendu,
Et son silence aux roys chèrement a vendu,
Noyant en l'eau d'oubly les beaux noms dont la gloire
Seroit, sans ses escripts, d'éternelle mémoire:
Car les Parthes menteurs, faulx, il surmontera,
Et nul (comme il promet) n'immortalisera;
Mais il peindra le nez à tous, et pour sa peine
De les avoir trompez d'une esperance vaine,
Dessus un cheval blanc ses monstres il fera
Par la ville, et du roy aux gages il sera.

C'est un gentil apas pour les oyseaux attraire,
Ce que d'un autre dit le commun populaire,
Qui par les cabaretz tout exprès delaissoit
Quatre lignes d'un livre, et outre ne passoit
Avec un titre au front, qui se donnoit la gloire
D'estre le livre quart de la françoise histoire.
Qui doncques, je te pry, nyra que cestuy cy
Ne soit des plus heureux sans se donner soucy,
Qui quatre livres peult de quatre lignes faire,
Qui du doy pour cela est montré du vulgaire,
Qui pour cela de France est dit l'historien,
Et auquel pour cela on fait beaucoup de bien[198]?

J'ay, filz d'un laboureur, discouru brefvement
Tout ce facheux propoz, moy qui ay bravement
Delaissé les rasteaux pour m'attacher aux Muses.
Tu pourras par usage apprendre d'autres ruses;
Or à Dieu, pense en moy, et pour attraper l'heur
Suy Mercure, qui est le plus fin oyseleur.