A Paris, chez Jean Bessin, rue de Reims.
M.DC.XXVII.
Il se porte sous la cape, et se distribuë au coing des ruës, à l'escart des commissaires. Ce n'est pas un vieux boucquin, boucquin (inquam)[331] comme ces vieux calepins, c'est un livret; il est de peu de feuillets, doré sur la tranche, couvert de peau de beste rousse, qui sent un peu mal, ou bien le colporteur qui le cachoit sous ses aisselles. Un maistre ès arts le marchandoit, qui, ne pouvant souffrir l'odeur, en recherchant la cause, il s'écria: Hircum sub alis[332]. Τετραγμαχαλος. Survint un courtisan qui dissipa la mauvaise odeur avec son colletin parfumé[333].
Pastillos Ruffinus olet, Gorgonius hircum[334].
Ayant achepté ceste droguerie du Pont-Neuf, ce menu fatras, en la première page il y avoit en taille doulce un oyseau de proye, d'un plumage roux, quasi comme ce grand oyseau que l'on porte à la vollerie pour amasser les jays et agasses[335], que l'on appelle duc ou ducquet[336]; il estoit un peu plus petit. Il y avoit un escusson timbré de liseaux comme ceux que les valets de feste estallent pour le bal le jour de la feste de village, des bouffantes jartieres[337], et aux entrelas il y avoit en grosses lettres cette devise: Honny soit qui mal y pense. D'un autre costé estoit une grande déesse portant sur le front ces mots: Χαρος αμαλθιας; elle estoit guirlandée de fleurs blanches trois à trois, qu'un petit bouc voulloit brouter, mais Mercure de son caducée luy donnoit sur les cornes, et luy disoit ce quolibet: Ce n'est pas pasture de capricorne, c'est le moly des Dieux et la Nephante: je dis le moly, et non le mol lis. J'admiray ces figures énigmatiques, et, ayant ouvert le cahier et entamé le discours, je recogneu que c'estoit le ramage d'un oiseau passager que l'on avoit sifflé à la perche, et appris un françois corrompu, tel que le vieil normand que l'on parloit du temps de Guillaume le Conquerant, un langage d'outre mer, qui ne venoit ny du Levant, ny du Midy, mais du Septentrion, de bise ou Soubise[338]. Cet oyseau s'estoit essoré l'aisle sur une roche, et à ses vervelles[339] il y avoit, en grosses lettres: Roche Aisle; il estoit de la grandeur d'un tiercelet[340], se se disoit souverain de l'aigle, le pelican des chrestiens, la colombe qui porta le rameau d'olive hors de l'arche de Noé, et se donnoit mille autres fanfares et banderolles de vanité; hagard neantmoins et mal leurré pour gibier sur terre; fort bon pecheur, neantmoins il ne valoit rien que sur la marine, car sur terre il estoit tanquam piscis in arido; il faisoit force bruit du battement de ses aisles, comme un cormorant gorgé de poisson quand il sort de l'eau. Ce livre ne portoit le nom de son père, et toutes fois il s'appeloit Manifeste; l'on l'impute à un advocat qui de despit quitta le barreau et se mulcta luy mesme, et comme Icare de sa cheute signala la mer de son naufrage, s'etant mulcté luy mesme[341], il en a pris son nom. Il fut plus heureux en robbe courte qu'en robbe longue, il se fist ambassadeur volontaire et sans charge, traffiqua de toille de Hollande et de plusieurs negoces, grand zelateur de la cause, si sçavant aux controverses qu'il faisoit la nicque à Tilenus[342], jusques à disputer la palme du ministère, messager des grands de son party, furet de cour, passe-partout. Ce livre apologetique estoit brouillé d'un jargon funeste, injurieux, insolent, digne du poinçon de la loy Remnie[343], un discours de renegat, d'un denaturé François, d'un parjure à sa nation, qui fait leçon publique en anglois, afin, par le barbarisme d'une langue baltique, de profaner la pureté de la nostre. Ce manifeste thrasonique, libelle de presomption, comme disoit le maistre ès arts, projicit ampullas, etc. Il commence par l'enflure d'une emphase boucquinesque: Quelle part les roys de la grande Bretagne ont tousjours pris des affaires des Eglises reformées de ce royaume de France? Quelle part, ô manifeste! Ce n'est pas la part de Marie Magdelaine ny de Marthe, c'est la part d'Esaü, et de ce mauvais voisin, ce laboureur, qui superseminavit zizania, etc. C'est la part des soldats qui jouèrent la robbe sans couture, qui l'ont deschirée; la part qu'usurpa Henry VIII, la primogeniture de S. Pierre, que lui et ses successeurs ont usurpée, et l'ont faict tomber en quenouille. Mais qui vous a donné l'authorité, homme de delà les mers, de faire le tuteur de ceux qui ne sont ny vos enfants, ny vos pupilles, ny vos sujets? Pourquoy venez-vous en la maison du père desbaucher ses enfants et les soustraire de leur obeïssance? Vous respondés que c'est le soing des Eglises reformées. Scilicet hic superis labor est, ea cura quietos sollicitat. Vostre Anglicane est du tout differente de celles de France, elles n'en recognoissent ny le langage ny les ceremonies; celle de vostre père Jacques estoit contraire à celle des puritains et calviniens, qu'il detestoit, se plaignant de l'avoir voulu estouffer dès le berceau. Vostre Eglise angloise est contraire en habits, mœurs et police; elle retient une forme exterieure du clergé: ses evesques sont mitrés et crossés, les doyens et chanoines portent bonnets, robbes et aumusses, chantent en vulgaire, solemnisent les festes des apostres et celle de leur sainct George à cheval, avec les banderolles de leur ordre; et nos ministres de France sont docteurs en robbe courte, portent le castor, sont emmantelés de panne de soye, peignés et godronnés sur la rotonde, equippés à la mode et qui sortant de la chaise peuvent entrer au bal au mesme habit qu'ils ont presché. Et puis dites maintenant que le soing des Eglises de France vous a fait descendre en Aulnis[344]? Vous avés, dites-vous, recherché l'alliance de France[345]. Il est vray, c'estoit le plus glorieux advantage que monarque de l'Europe peust esperer, c'est le surhaussement de vostre Estat, et le solstice de Vostre Majesté. Je louë cette alliance, je blasme et deteste l'infraction de ceux qui, ayant promis un temperament politique aux affaires de la religion, et une souffrance telle quelle aux catholiques, dès le lendemain de arrivée de la reyne leur ont deffendu l'entrée de la chapelle à coups de hallebarde, ont chassé son evesque et ses prestres, contre les articles du mariage. Qui a commencé la querelle[346]? «L'on avoit promis de rompre le fort», ce dit l'Anglois[347], le François respond: «Vous aviés promis de faire ouvrir la Rochelle et la faire obeyr.» Le roy conservoit ses sujects en la seurté des edicts; ils estoient non seulement gardés, mais amplifiés. Et ainsi, Manifeste, pour vous rendre vos mots, vostre maistre n'estoit eludé c'est vous qui avés illudé le nostre, et nous faites des illusions; c'est pourquoy il m'est permis d'alluder sur vostre nom. Vous luy deviez conseiller le voyage du Palatinat, le restablissement de on beau-frère en son Estat, usurpé depuis tant d'années[348]; c'estoit là son Maraton et la glorieuse lice de ses entreprises, et non pas fomenter des rebelles à leur prince: il falloit remettre le Palatin. Je vous en dirois davantage en autre langue, mais vous n'estes pas Latin, moins bon François; je passe pour Romain, et vous Anglois, comme vous le professés et escrivés en vostre Manifeste, que vostre roy a patienté au delà de la patience. Il n'a point esté moyenneur[349] de paix; elle estoit auparavant vostre alliance, et si elle a esté esbranlée depuis, la cause en est plus manifeste que le nom de vostre satyre. L'on avoit promis la demolition de Fort-Louys, l'on avoit promis à Louys une plaine et absoluë obeïssance de ses sujets[350], et une entrée en ses villes sans train limité. Qui a deu commencer à accomplir, ou le maistre ou le vallet, ou le prince ou le sujet? Le Fort-Louys est une hostellerie pour loger ceux qui arrivent tard, les portes fermées, et si l'on ne veut souffrir que le gouverneur de la province loge en ville, au moins que le bourgeois de la Rochelle luy permette de demeurer dans les faux-bourgs, ou en la banlieue, et le Manifeste est si incongru au langage françois qu'il ne veut souffrir les diminutifs Roche, Rochelle, Rochellete. Chacun peut bastir sur son fond ce qui luy plaist, et aux villes les plus republiquaines à la portée d'un mousquet. Le fort n'est qu'un monceau de gazons, l'on batist tous les jours de nouvelles villes: Nancy, Charleville, Boisbelle[351], Orange; souffrés que les roys facent ce que fait un chacun. Le fort est une petite colonie où le brave Arnault avoit commencé une belle police, que le vaillant et courageux Thoras[352] avoit amplifiée; les bourgeois y entrent librement et seurement, les villageois y viennent au marché; que si l'artisan quitte sa boutique et fait le mutin, pour luy apprendre le droit civil on luy fait à la volée quelque petite leçon de droict canon, qui faict plus de bruict que de mal: comme quand il fait trop chauld, le temps se rafraischit par un ou deux esclats de tonnerre, mais cela n'est que brutum fulmen. Le fort incommode la ville; dittes: la ville incommode le fort; le puissant foulle le foible. La Rochelle fut jadis un second d'Anvers, la retraitte de bons et riches marchands, bons François, bons sujets; maintenant elle est remplie d'estrangers, de coureurs, de picoreurs, la grotte de Cacus, la tasnière des renegats, le bureau des rançonneurs; depuis deux ans l'on n'en a peu approcher à plus de vingt lieues à l'entour. Les messagers et ordinaires de Bourdeaux, Perigueux, Limoges, et tout le Poictou, ont esté contraincts de marcher en trouppe avec escorte; les juges magistrats et conseillers des cours souveraines ont esté pris, destroussez et mis à rançon, et cependant le Manifeste les figure non comme loups, mais comme brebis, comme simples colombes, et non comme sacres et vautour: Introrsum turpes speciosa pelle decori. Mais qui a commencé la querelle, qui le premier a rompu, qui a saisi et arresté les marchands et les vaisseaux, qui a picouré, qui a fourragé, depredé, piratisé et pilatisé? L'on demandoit à un Lacedemonien comment il avoit esté blessé: Prodente me scuto. Nostre bouclier, c'estoit la paix, on l'a percé à l'improviste; l'on a plutost frappé que denoncé, contre le droict des gens, contre les loix sacrées des alliances. Il n'y a nation si barbare qui auparavant que d'armer ne denonce: l'on envoyoit des herauts que les Romains appelloient fœciales: Habemus, disoit l'orateur, hominem in fœcialium manibus educatum, in publicis fœderum religionibus sanctum et diligentem; ils renvoyoient les arres et gages de l'alliance, les roys renvoyent les ordres, et ne font la guerre à pied levé comme les nomades, les Tartares, qui enlevent d'emblée et destroussent sans recognoistre. Il ne faut plus dire que l'on est surpris de Gallico, il faut dire de Anglico.
Il ne falloit point qu'un Achitofel commist deux grands roys, et prendre le faux pretexte de l'oppression des Eglises reformées. C'est une fueille blafarde que l'on met sous une hapelourde pour la faire passer pour diamant[353]. Ce que vous appeliez Eglise, c'est un ramas de mutins, de libertins, qui tendent à l'anarchie, qui pour un maistre en veulent plusieurs. Au reste c'est un blasphème insolent, que l'on a mis l'honneur du roy très-chrestien à couvert. Blasphème que le papier ne peut souffrir, dont il rougit de honte, que l'honneur du plus grand monarque de la chrestienté soit mis à couvert sous l'authorité d'un inférieur. Quand on parle des roys, des images de Dieu, il faut user de paroles de soye, il ne les faut approcher qu'avec des parfums et de l'encens. Nul n'ignore la grandeur du roy de la Grande-Bretagne; en mon particulier j'ay de l'obligation à l'auguste memoire de son ayeul, et à celle du roy Jacques, qui me defendit de la supercherie que me voulut faire un sien ambassadeur puritain. Vous parlez des roys, ô Manifeste, comme nostre maistre ès arts expliquant l'oraison Pro rege Dejotaro. Vos comparaisons ne sont pas comme celles que fait Plutarque des empereurs grecs et romains; vous estes un mauvais géomètre d'egaller un angle de terre à un grand cercle auquel il n'y a commencement ny bout. Ne parlons point de nos maistres, nous ne serons jamais leurs arbitres: le maistre aux arts disoit que non tutum est scribere in eos qui possunt proscribere, et moy, à qui il a appris le latin, je le traduisois: Il ne faut point honnir contre celuy qui peut bannir. Au reste, vous faites un partage des elements: vous vous attribuez le trident, les ondes ne sont que pour vous, vous estes les Jasons, les Tiphis et les Argonautes; Neptune, Eole et les Tritons sont vos vassaux. Je ne veux desrober la gloire de vostre nation; vous estes bons pilotes, et nous surmontez en l'œconomie de la marine et au soin de bien freter, mais non en l'adresse ny en la dexterité: nos Normans, Maillouins, Bretons et Olonnois ont fait des routes plus loing que vous, et Jean Ribault, Dieppois[354], a montré le chemin à vostre Drach, qui n'a fait que retracer ces pas, Vostre equipage est bien lesté et calfeutré, mais il n'est pas temps de sonner le triomphe, l'Automne sera le correcteur de son insolence par le doux poison de ses raisins et de son moust; l'Hyver, avec ses bourrasques, en sera l'executeur. Tandis que le secours de la terre se prepare, l'on attend celuy du ciel avec cette allégresse et le péan d'acclamation:
O Roy cheri de Dieu, pour lequel fait la guerre
L'air d'orages esmeu, et Æole desserre
Ses tourbillons armés; pour lequel icy bas,
Au bruit de ses clairons, les vents font leurs combats.
Vous ferez comme les mousches, qui voltigent pendant la tiedeur de l'automne, succotent la douceur des fruicts, et aux premiers frimas tombent de faim et de froid. La vendange de l'isle de Ré, avec ce grand curateur des successions vacquantes, avec ses Mores sous le pampre et sa compagne la dissenterie, et le moust, donneront leurs premières escarmouches; vous ne vous abstiendrez jamais de la grappe ny de son jus, car vous estes de l'humeur de l'un de vos princes qui, condamné par son frère impiteux, choisit le doux supplice en une pipe de malvoisie[355]; et desjà se commence l'eschet,
cito præterit æestas.
Appetit Autumnus, Libitinæ quæstus acerbæ.