Epistre de Madame la Daulphine escripvant à Madame Marguerite[358].
Vous vous pourrez esmerveiller, Madame,
Dont si soubdain, sans avoir appris d'asme[359],
Je me suis mis à composer en vers,
Vu que dormi n'ay sous les arbres verds
De Parnassus, ni bu en la fontaine
Où puiser fault science si haultaine.
Peut estre aulcuns n'en seront esbahis
Et vous diront que je suis du pays
Où de tout temps les neuf Muses habitent[360].
Elles, pour vray, à rymer ne m'invitent.
Le grand desir d'envelopper et mettre
Mes durs regrects en moins fascheuse lectre,
Et que je sçay que de nature aymez
Le son plaisant des vers qui sont rymez:
C'est ce qui m'a, et si ne sçay comment,
Faict devenir poeste en un moment.
Ce que l'amour qu'a vous j'ay indicible
M'a fait trouver bien aysé l'impossible.
Helas! tous ceux qui à rymer se peinent
Les arguments de plaisir entreprennent;
Mais, pour monstrer ce que faire, je sçay,
Me fault escrire en ce mien coup d'essay
L'ennui que j'ay d'estre loing demourée
De vous, Madame et sœur tres honourée,
Sans que esbatz ne me semblent qu'ennuis
Et que les jours ne me semblent que nuits[361].
Aulcunes foys avecques habit noir
Je me proumesne en ce noble manoir,
Le quel plus grand qu'il ne souloit me semble,
N'y voyant plus la compagnie ensemble.
Aulcunes foys au jardin m'en alant,
Tout à part moy à luy je vais parlant,
Car vous diriez, tant il croit qu'il agrée,
Qu'il est marri qu'en luy ne me recrée.
«Jardin royal, ce dy-je, ta verdure,
Tes fruits, tes fleurs, tout ce qu'art et nature
T'a pu donner, n'a ores la puissance
De me donner un peu d'esjouissance.
Si tu veux donc qu'aultre chère te fasse,
Rends moy la fleur quy les tiennes efface,
Rends moy la noble et franche Marguerite;
Rends moy aussy de noblesse l'eslite,
Mon cher espous, qu'elle et moy soulions voir
Sur grands chevaulx, et faire son debvoir
A les picquer sur tes allées grandes[362].
Lors me verras ainsy que me demandes.
En ce temps là, pour plaisir les picquoit,
Et sans danger aux armes s'apliquoit.
Mais maintenant pour le bien de la France
Et pour honneur prend armes à oultrance.
Que Dieu luy doint, aprez tout debastu,
Fortune esgale à sa grande vertu.»
Sur ce m'en vay à ma chambre ou ma salle;
Lieux desolez, on ny chante ny balle.
Là, devisant, à mes gens je m'adresse,
Aussy faschez quasy que leur maistresse.
Tandis, parfoys, devers vous se transporte
Hoste ou lacquays qui nouvelles apporte,
Mes lettres prends avec extresme joye;
Mais tout à coup j'ay si grand peur que j'oye,
En les lisant, quelque mal advenu,
Qu'entre ayse et poine est mon cueur destenu.
Quand j'ay tout leu, et que rien je n'y treuve
De mal venu, m'est advis que j'espreuve
L'ayse de ceulx qui ont faict leur voyage
De sur la mer sans avoir eu orage.
O plus heureux que Mercure celuy
Qui dez demain, ou plus tost aujourd'huy,
Me vouldrait dire, en riant de vray zesle:
«Madame vient;» ou: «Allez devers elle;»
Et plus heureux celuy qui viendroit dire:
«Henry vainqueur en France se retire.»
Soubs cest espoir en grants devotions,
Journellement faisons processions.
Processions, regrects, deuil et soucy
Sont les esbats que nous prenons icy,
En attendant la fortune prospère
Des fils aimez[363] et de l'honouré père.
TABLES DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LES 272 PIÈCES FORMANT LES 10 VOLUMES
TABLE MÉTHODIQUE.