Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur; il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, «parce que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu’on aime.»
L’Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa société.
«Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de m’arriver, je ne suis pas heureux.
—Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité de l’être? Voyons, qu’avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac? Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êtes-vous assez remué? Êtes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il donc la peine de tant d’efforts?
—Vous aurez beau dire, m’écriai-je, je n’aurais pas été fâché d’être heureux, ne fût-ce qu’un peu, pour savoir ce que c’est que le bonheur.
—Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit entêtement! Mais où avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu’on pouvait être heureux? Est-ce qu’on est heureux?
«Pour l’être, il faudrait préférer les nuages au soleil,—la pluie au beau temps,—la douleur au plaisir,—avoir grande envie de rire ou mettre son bonheur à pleurer,—n’avoir rien et se trouver trop riche de moitié,—prendre que tout ce qui se fait est bien fait,—que tout ce qui se dit est bien dit,—croire aux balivernes et que les vessies sont des lanternes,—se persuader qu’on vit quand on rêve,—qu’on rêve quand on vit,—adorer des prestiges, des apparences, des ombres,—avoir un pont pour toutes les rivières,—se payer de belles paroles,—nier le diable au milieu des diableries,—tout savoir et ne rien apprendre,—bouleverser la mappemonde, et mettre enfin chaque chose à l’envers.
«D’ailleurs, ajouta-t-il après avoir toutefois repris haleine, si vous êtes malheureux, attendez, le temps détruit tout.»
J’attends donc!
Si vous êtes malheureux, lecteur, faites comme moi: tout prend fin, même cette histoire.