—Peut-être le ministre serait-il satisfait d’être le premier à voir notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l’accompagner, reprit mon maître.
—Je vous remercie...
—Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu’un pareil voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole à l’académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes de la Lune? Vous verrez l’Animal, il marche à la manière des Girafes. Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et de beaucoup de zéros Réaumur.
—Peut-être serait-il dans vos intentions d’entrer dans l’instruction publique? demanda l’académicien.
—Belle carrière! s’écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.
—Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d’oison qui consiste à mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail; mais au lieu de professer à l’Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances à des chaires qui mènent à tout, à l’Institut, à la Chambre, à la Cour, à la Direction d’un théâtre ou d’un petit journal. Enfin nous en causerons.»
Ceci se passait dans les premiers jours de l’année 1831, époque à laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le ministre de l’instruction publique, qui savait tout, et même un peu de politique, fut averti par l’académicien de l’importance d’un pareil fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu momier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants exagérés) n’aimait pas l’invasion du panthéisme dans la science. Or, le baron Cerceau, momier par excellence, qualifiait la grande doctrine de l’Unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d’aménité de savant: en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le mot athée.
Faire ce métier d’oison qui consiste à mener les élèves aux champs.
Les partisans du système de l’unité zoologique apprirent qu’un ministre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent les séductions. Le plus ardent des disciples du grand Homme accourut alors, et voulut voir l’illustre Marmus: les faits-Paris étaient montés à cette brillante épithète par d’habiles transitions. Mes deux maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher comme ils le voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d’une cruelle application chimique, n’était pas encore assez fourni. Ces deux habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa le magnifique système de l’unité zoologique, dont la pensée est en harmonie avec la grandeur et la simplicité du créateur, et dont le principe concorde à celui trouvé par Newton pour expliquer les mondes supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.