«Ne fais donc pas de singeries, mon petit ange, poursuivit ma mère, tu grilles d’envie de te marier, et tu as raison; or, ce jeune Bouledogue offre des garanties sérieuses. Sa double position de première clarinette chantante et de trombone à la paroisse lui assure une fort jolie indépendance. Que peut-on demander de plus à un mari? Songe, mon enfant, que la beauté physique, la grâce, sont des avantages passagers; et d’ailleurs n’es-tu pas gracieuse et belle pour deux? C’est dans l’intelligent croisement des natures et des caractères opposés que gît le bonheur conjugal, ma petite Chienne chérie. Tu es jolie, espiègle, légère, paresseuse, insouciante, prodigue, peu affectueuse. Eh bien, il n’est pas sans avantage pour l’équilibre des choses, que ton époux soit laid, taciturne, lourd, travailleur, sérieux, économe et affectueux.»

Je compris immédiatement que maman était dans le vrai et je donnai mon consentement. Eh! mon Dieu! si c’était à refaire, je crois que j’agirais de même. Un mari solide, c’est énorme dans la vie. Quand on a le pain sur la planche, il faut être bien sotte pour ne point se procurer le superflu. Je n’osais point m’avouer toutes ces choses, mais instinctivement j’en avais conscience et je dis: «Épousons-le.» Ne dit-on pas dans l’espèce humaine: «Passons notre baccalauréat, c’est un titre qui mène à tout.»

Vous dire que ma lune de miel fut un long enivrement serait exagérer. Malgré ma bonne volonté et mon courage, je ne fus pas longue à m’apercevoir que la nature singulièrement grossière et banale de mon mari était peu faite pour sympathiser avec les instincts élégants et aristocratiques de la mienne. Il se levait au petit jour et me réveillait chaque matin pour m’embrasser au front. Il approchait de mon visage son petit nez ridicule, ses grosses joues boursouflées... Il était hideux! S’il eût eu seulement la discrétion de sa laideur!... Une fois levé, il mettait sa calotte et étudiait sa clarinette avec l’emportement et l’obstination qui caractérisent la médiocrité.

«Piano, mon ami, plus piano, lui disais-je; je vous jure que cela sera mieux!» Il faisait mille efforts pour souffler moins violemment, mais ses notes les plus discrètes faisaient tout trembler autour de nous et les soupirs qui s’échappaient de son infernal tuyau ressemblaient à une tempête. Ce qui m’irritait surtout, c’est qu’il était en nage, c’est qu’il concentrait toute son attention, se mordait les lèvres et soufflait comme un Phoque pour jouer la chose la plus simple du monde.

«Vous ne prenez pas un peu l’air, mon bon ami, lui disais-je bientôt, vous allez vous fatiguer.» Je l’aurais battu.

Souvent alors il s’essuyait le front et allait se promener, s’arrêtant à tous les coins, cancanant avec tous les voisins, fouillant sans scrupule parmi ces débris de toutes sortes, amoncelés le matin sur la voie publique en tas régulièrement espacés; il fouillait là dedans... Ah! qu’il m’a fait souffrir, ce musicien né pour être Chien de boucher! Que de fois, me promenant côte à côte avec lui, ne m’a-t-il pas laissée seule tout à coup pour courir vers un os qu’il avait aperçu! Et les querelles! et les batailles! et son gros rire bruyant! et sa démarche lourde! et ses observations vulgaires! et...

Je commençai à le prendre sérieusement en grippe. Il m’agaçait, il m’irritait. Je veux bien qu’il se mît en quatre pour augmenter l’aisance du ménage et en toute vérité travaillât comme un Chien, mais l’argent ne saurait compenser les douleurs d’une union mal assortie. Sous différents prétextes j’évitai peu à peu ces promenades conjugales qui m’étaient devenues odieuses, et je flânai seule avec délices.

J’avais pris en affection un jardin public fort à la mode, où le beau monde se donnait rendez-vous. Les enfants y venaient jouer en foule, on s’y promenait, on s’y faisait voir, on y voyait les autres. C’était adorable, et je ne tardai pas à m’apercevoir qu’on m’y remarquait beaucoup. J’avais trouvé mon milieu.

Un jour, il m’en souvient, j’errais dans une contre-allée sous les arbres touffus, lorsque j’entendis une voix qui me disait tout bas: «Ah! qu’il serait heureux, madame, celui qui, au milieu de la foule, fixerait votre attention!»