—Une Pie russe, mon cher, vous êtes une Pie russe! Vous ne savez pas qu’elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence!

—Mais, madame, repris-je, comment serais-je une Pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?

—Ah! le bon enfant! Vous êtes de l’invasion, mon cher; croyez-vous qu’il n’y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout à l’heure et vous montrer les plus belles choses de la terre.

—Où cela, madame, s’il vous plaît?

—Dans mon palais vert, mon mignon. Vous verrez quelle vie on y mène! Vous n’aurez pas plutôt été Pie un quart d’heure que vous ne voudrez plus entendre parler d’autre chose. Nous sommes là une centaine, non pas de ces grosses Pies de village qui demandent l’aumône sur les grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, lestes et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n’a ni plus ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c’est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous attifer. Depuis le matin jusqu’à midi nous nous attifons, et depuis midi jusqu’au soir nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s’élève un chêne immense, inhabité, hélas! C’était la demeure du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage, en poussant de bien gros soupirs; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierté n’a pas de bornes, et si un Geai ou toute autre canaille vient par hasard à s’introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n’en sommes pas moins les meilleures gens du monde, et les Passereaux, les Mésanges, les Chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêts à les aider, à les nourrir et à les défendre. Nulle part il n’y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de vieilles Pies dévotes, qui disent leurs patenôtres toute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d’un coup de bec, près de la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d’honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.

—Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d’une personne comme vous. Mais avant d’avoir l’honneur de vous suivre, permettez-moi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est ici.—Mademoiselle, continuai-je en m’adressant à la Tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois véritablement une Pie russe?»

A cette question, la Tourterelle baissa la tête et devint rouge-pâle comme les rubans de Lolotte.

«Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...

—Au nom du ciel! parlez, mademoiselle; mon dessein n’a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d’offrir mon cœur et ma patte à celle de vous qui en voudra, dès l’instant que je saurai si je suis Pie ou autre chose; car en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de Tourtereau qui me tourmente singulièrement.

—Mais, en effet, dit la Tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c’est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...»