«Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me reconnaissiez pas. Est-ce que vous n’êtes pas des nôtres?

—En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit une gageure qu’on ait faite.

—Vous voulez rire, répliqua-t-il, votre costume vous sied trop bien pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à ce corps illustre et vénérable qu’on nomme en latin Cacuata, en langue savante Kakatoès, et en jargon vulgaire Katakoua.

—Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l’honneur pour moi. Et que fait-on dans cette compagnie?

—Rien, monsieur, et on est payé pour cela.

—Alors, je crois volontiers que j’en suis. Mais ne laissez pas de faire comme si je n’en étais pas, et daignez m’apprendre à qui j’ai la gloire de parler.

—Je suis, répondit l’inconnu, le grand poëte Kacatogan. J’ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n’est pas d’hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J’ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j’ai braillé pour la République, j’ai noblement chanté l’Empire, j’ai discrètement loué la Restauration, j’ai même fait un effort dans ces derniers temps et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J’ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un mot, je puis me flatter d’avoir ajouté au temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres créneaux, et quelques ingénieuses arabesques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux, je me suis mis de l’Académie. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n’aura pas moins de six pages, quand vous m’avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque chose, je suis tout à votre service.

—Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je; car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n’ose dire que je sois un poëte, ni surtout un aussi grand poëte que vous, ajoutai-je en le saluant; mais j’ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je me sens bien aise, ou que j’ai du chagrin. A vous dire la vérité, j’ignore absolument les règles.

—Je les ai oubliées, dit Kacatogan; ne vous inquiétez pas de cela.