Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse Gelinotte. Ma mère elle-même dans son écuelle n’avait pas un tel air de béatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu’on l’eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai furtivement près d’elle. «Elle ne s’éveillera pas, me disais-je; et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante.» Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger soupir:

«Tu me gênes, mon petit, va-t’en de là.»

Au même instant, je m’entendis appeler. C’étaient des Grives qui, du haut d’un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. «Voilà enfin de bonnes âmes,» pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu’un billet doux dans un manchon; mais je ne tardai pas à juger que ces dames avaient mangé plus de raisin qu’il n’est raisonnable de le faire; elles se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent de m’éloigner.

Je commençais à désespérer, et j’allais m’endormir dans un coin solitaire, lorsqu’un Rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt fit silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d’autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu’il chantât sa chanson à pareille heure; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. «Il n’y a donc que moi, m’écriai-je, à qui il soit défendu d’être heureux? Partons, fuyons ce monde cruel; mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d’être avalé par quelque Hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres.»

C’étaient des Grives...

Sur cette pensée, je me remis en chemin et j’errai longtemps au hasard. Aux premières clartés du jour, j’aperçus les tours de Notre-Dame. En un clin d’œil j’y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards sur la ville avant de reconnaître notre jardin. J’y volai plus vite que l’éclair... Hélas! il était vide. J’appelai en vain mes parents. Personne ne me répondit. L’arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l’écuelle chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit: au lieu de l’allée verte où j’étais né, il ne restait qu’un cent de fagots.


VI

Je cherchai d’abord mes parents dans tous les jardins d’alentour; mais ce fut peine perdue; ils s’étaient sans doute réfugiés dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.