Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n’est pas pour le mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Un matin, dès l’aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, j’étais sagement revenu m’endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d’horribles clameurs... Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée!... «Sauve-toi, me cria-t-elle encore, sauve-toi!» et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.
Il ne m’avait fallu qu’une seconde pour apprendre ce que c’était qu’un fusil, ce que c’était que le malheur, ce que c’était qu’un Homme. Ah! mes enfants, s’il n’y avait pas d’Hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres: elle est si bonne et si féconde! il suffirait de savoir où l’eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu’un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n’avait imaginé l’Homme? Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l’Homme est toujours à côté de l’Animal.
—Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que j’ai vu dans des livres qui n’étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l’Homme à son image? Quelle impiété!
—Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer: c’est-il cela un Homme?
—Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c’était un Oiseau, c’était pas un Homme. Tais-toi: tu serais obligé de crier pour que papa t’entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.
—Silence! s’écria le vieillard, qui s’aperçut qu’on ne l’écoutait plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.
—Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant: Sauve-toi bien vite.
—Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison: sa mort n’avait été qu’un prélude. C’était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible: la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n’épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Comprend-on ces monstres qui croient n’avoir rien de mieux à faire que d’ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s’amuser, et pour lesquels la chasse, l’assassinat, n’est qu’un délassement!