Le Volvoce, comme le choléra en 1833, passait en se nourrissant de monde. Il y avait des équipages par les chemins, des mères emportant leurs enfants, des familles allant et venant sans savoir où se réfugier. Le Volvoce allait atteindre le prince, quand Finna se mit entre le monstre et lui: la pauvre créature sauva Jarpéado qui resta froid comme Conachar, lorsque son père nourricier lui sacrifie ses enfants.
«Oh! c’est bien un prince, se dit Anna tout épouvantée de cette royale insensibilité. Non, une Femme donnerait une larme à un Homme qu’elle n’aimerait pas, si cet Homme mourait pour lui sauver la vie.
—C’est ainsi que je voudrais mourir, dit langoureusement Jarpéado, mourir pour celle qu’on aime, mourir sous ses yeux, en lui léguant la vie... Sait-on ce qu’on reçoit quand on naît? tandis qu’à la fleur de l’âge, on connaît bien la valeur de ce qu’on accepte...»
En entendant ces paroles, Anna se réconcilia naturellement avec le prince.
«C’est, dit-elle, un prince qui aime comme un simple naturaliste.
—Es-tu musique, parfum, lumière, soleil de mon pays? s’écria le prince que l’extase transportait et dont l’attitude fit craindre à la jeune fille qu’il n’eût une fièvre cérébrale. O ma Cactriane, où sur une mer vermeille, gorgé de pourpre, j’eusse trouvé quelque belle Ranagrida dévouée, aimante, je suis séparé de toi par des espaces incommensurables... Et tout ce qui sépare deux amants est infini, quand ce ne peut être franchi...»
Cette pensée, si profonde et si mélancolique, causa comme un frémissement à la pauvre fille du professeur, qui se leva, se promena dans le Jardin des Plantes, et arriva le long de la rue Cuvier, où elle se mit à grimper, avec l’agilité d’une Chatte, jusque sur le toit de la maison qui porte le numéro 15. Jules, qui travaillait, venait de poser sa plume au bord de sa table, et se disait en se frottant les mains: «Si cette chère Anna veut m’attendre, j’aurai la croix de la Légion d’honneur dans trois ans, et je serai suppléant du professeur, car je mords à l’Entomologie, et si nous réussissons à transporter dans l’Algérie la culture du Coccus Cacti... c’est une conquête, que diable!...»
Et il se mit à chanter:
O Mathilde, idole de mon âme!... etc.,