Il est des contre-temps qu’il faut qu’un sage essuie.
Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n’y a de différence que dans la façon d’obéir; une fois entré dans les horreurs de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d’un roi devint donc mon maître.
Par bonheur sa petite fille, qui m’avait pris pour un Chat, se déclara mon amie. Il fut résolu que je ne serais pas tué, parce que j’étais trop petit, parce qu’il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maîtresse me trouvait gentil. Pour les petites filles, la gentillesse consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d’ange. Je fus touché de la bonté de ma maîtresse. Les Femmes valent mieux que les Hommes, elles ne vont point à la chasse.
Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de chaînes.
J’aurais pris mon mal en patience si j’avais pu m’évader, et je l’aurais fait certainement si je n’avais craint l’impitoyable baïonnette
De la garde qui veille aux barrières du Louvre.
Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des Tuileries, j’arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu’on me donnait par miettes et qui n’avait aucun rapport, je vous le jure, avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste logement qu’un palais quand on n’en peut sortir à son gré! Les premiers jours j’essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre; mais souvent on essaye d’être content, et on ne peut pas; il n’y a que ceux qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J’en vins à prendre en horreur cette vue monotone.
Que n’aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin de serpolet! J’eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n’habite pas au-dessus des lambris dorés.
Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n’avait pas grand’chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue humain mon éducation fort imparfaite, s’avisa de vouloir la compléter. Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu’il m’en coûta) une foule d’exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. O honte! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un Caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu’il nommait un art d’agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le tambour, et forcé d’exercer ce nouveau talent toutes les fois qu’un des membres de la famille royale sortait du château.