D. Il y a trois ans, on vous a vu rôder autour de la garenne royale, dont l’accès est interdit aux animaux de votre espèce.
R. Je n’y suis pas entré.
D. Mais vous aviez l’intention de vous y introduire, pour y porter le désordre; messieurs les jurés apprécieront.
L’audition des témoins commence. Le Loup discute leurs dépositions avec une remarquable habileté, calme avec les uns, ardent et sarcastique avec les autres, trouvant toujours réponse à tout. Peu à peu cependant, ses forces s’épuisent; à son état de surexcitation succède une prostration soudaine, et il s’évanouit.
L’audience est renvoyée au lendemain.
Les jours suivants, le Loup se trouva trop faible pour soutenir les débats. Jamais animal illustre, jamais vénérable père de famille, jamais prince adoré (dans les feuilles officieuses), n’excitèrent autant d’intérêt pendant le cours de leurs maladies. Les habitués de la Cour d’assises craignaient de perdre une source d’émotions; les juges appréhendaient qu’une proie fût ravie à la justice animale; le Vautour général redoutait d’avoir à rengaîner le superbe réquisitoire qu’il improvisait depuis trois semaines. Les journaux donnaient chaque matin un bulletin de la santé du Loup:
«L’accusé est fort souffrant et presque constamment couché. Il a sans cesse auprès de lui plusieurs Sangsues; il semble, du reste, calme et résigné à son sort.»
«L’accusé a passé une mauvaise nuit. Plusieurs Oies de la plus haute volée sont venues demander de ses nouvelles au geôlier.»
«L’accusé est mieux. Il consacre ses loisirs à lire et à écrire. L’objet favori de ses études est le recueil des Idylles de Mme Deshoulières; il a consommé, depuis sa captivité, deux mille neuf cents feuilles de papier. Il rédige un drame en dix-sept tableaux, intitulé: le Triomphe de la Vertu, et un mémoire philosophique sur la Nécessité d’abolir la peine de mort.» Voici quelques vers de sa composition, que nous sommes parvenus à nous procurer:
Oh! pour le prisonnier, les jours où la nature
S’embellit de soleil, de fleurs et de verdure,
Les jours les plus riants sont les plus désolés.
Il entend des troupeaux les clochettes qui sonnent,
Les concerts des oiseaux, les zéphyrs qui frissonnent
En s’éparpillant dans les blés.