Le lendemain nous nous embarquâmes pour la France. Mon étoile voulut que lord B**** fît un détour pour aller visiter les ruines de Nîmes. Un soir qu’il était assis, près de cette ville, au pied d’une vieille tour, je profitai de la rêverie où il était plongé pour m’élancer avec la rapidité d’une avalanche au fond de la vallée. Pendant quatre jours et quatre nuits je bondis de montagne en montagne, sans regarder une seule fois derrière moi. Enfin, le quatrième jour au matin, je me retrouvai dans les Pyrénées. Dans l’excès de ma joie, je baisai la terre de la patrie; puis je m’acheminai vers la caverne où j’avais commencé de respirer le jour. Elle était habitée par un ancien ami de ma famille. Je lui demandai des nouvelles de mon père et de ma mère. «Ils sont morts, me dit-il.—Et Karpolin?—Il est mort.—Et Lamarre, et Sans-Quartier?—Ils sont morts[9].» Après avoir donné quelques larmes à leur mémoire, j’allai me fixer sur le Mont-Perdu. Vous savez le reste.

Depuis quatre ans, plus heureux que lord B****, peut-être, parce que je suis moins poëte, j’ai trouvé le repos dans les joies de la famille. Ma femme est très-bonne, et je trouve mes enfants charmants. Nous vivons entre nous, nous détestons les importuns et les visites. Heureux qui vit chez soi! J’ajouterai: Et qui ne fait point de vers!

Vous m’opposerez, sans doute, l’opinion de quelques philosophes. Je vous répondrai que les philosophes n’ont jamais fait autorité pour moi. «Je sens mon cœur, a dit l’un d’eux, et je connais les Ours. Quant aux saints, je les respecte, et je me garderai bien de les confondre avec les philosophes; cependant ils ont, comme les autres, montré quelquefois le bout de l’oreille, et le Chien de saint Roch me paraît une protestation vivante contre la vie solitaire.»

Quant à moi, je prie les Dieux et les Déesses de me conserver, jusqu’à mon heure dernière, le calme de l’âme et la pleine intelligence des lois de la nature. Que pourrais-je, en effet, leur demander de plus? la Naïade du rocher n’épanche-t-elle pas de son urne intarissable et bienfaisante l’eau pure qui sert à me désaltérer? L’arbre aimé de Cybèle n’ombrage-t-il pas ma demeure de ses rameaux toujours verts? Les Dryades ne dansent-elles pas toujours sous l’ombrage de ces forêts aussi vieilles que le monde? N’ai-je pas enfin tout ce qui peut suffire aux besoins d’un ours sans ambition? Le reste dépend de moi. Mais, grâces aux Dieux, je sens que je suis à présent maître de ma voie: je vis tranquille sur ma montagne, au-dessus des orages! Semblable au roseau, je n’envie pas le sort de la vague errante qui vient se briser en gémissant sur le rivage. C’est dans ces sentiments que j’espère achever ma course, jusqu’au moment où mon âme remontera vers la brillante constellation dont le nom, écrit dans les cieux, atteste la noblesse de notre origine.

Ainsi soit-il!

L. Baude.


LE
SEPTIÈME CIEL

VOYAGE AU DELA DES NUAGES