Enfin, me voilà libre, chère amie, et je vole de mes propres ailes. J’ai laissé bien loin derrière moi, avec cette horrible barrière du Mont-Parnasse, la barrière non moins difficile à franchir des convenances et des idées sociales. Il y a dans cet air que je respire, dans ce vol sans entraves auquel je me livre pour la première fois, quelque chose d’enivrant dont je suis toute charmée. Je n’ai pu m’empêcher de jeter en partant un regard de mépris sur les Hirondelles, mes compagnes, qui préfèrent au bonheur dont je vais jouir une existence obscure et vraiment déplorable. Je crois, sans vanité, n’avoir pas été créée et mise au monde pour faire le métier de maçon, pour lequel toutes les malheureuses femelles de notre espèce abâtardie semblent décidément avoir une vocation marquée. Qu’elles usent leur jeunesse et leur intelligence à bâtir, à polir des ailes et du bec, à cimenter, comme s’il devait durer toujours, le frêle édifice où reposera une postérité vouée d’avance aux mêmes fatigues, à la même ignorance; je renonce à éclairer leur entêtement, et je les quitte, ne comptant plus que sur l’effet produit au milieu d’elles par la relation de mon voyage, pour décider les Hirondelles de quelque espérance à suivre mon exemple.

En attendant, je me félicite de ne m’être attaché aucun compagnon de route; la société la plus aimable ne vaut pas l’indépendance. Et puis, d’ailleurs, je le sais, et votre sévère amitié me l’a souvent répété, mon caractère se plierait malaisément à subir la supériorité d’une autre volonté, et je sens cependant que je suis beaucoup trop jeune pour imposer la mienne. Il faut donc vivre seule, et je m’applaudis tous les jours d’avoir bravement embrassé ce parti, quoiqu’il n’ait pas reçu votre approbation.

Vous n’avez pu vous empêcher de blâmer hautement ce désir extrême de voir et de connaître le monde, qui m’entraîne loin de vous, ma tendre amie, loin de vos conseils, que je ne suis pas souvent, il est vrai, mais que je respecte toujours, loin de votre secourable attachement, qui est venu bien des fois alléger les peines de mon cœur.

J’ai compris votre effroi, mais il ne pouvait pas me convaincre. Nos vies et nos caractères, qui se sont accidentellement rapprochés, n’ont d’autre sympathie que la sympathie de l’amitié; du reste, nos pensées ne sont pas en harmonie, nos espérances ne tendent pas au même but.

Vous avez vu le jour dans la cage où tout annonce que vous devez mourir, et l’idée qu’au delà de ses barreaux s’ouvraient un horizon et une liberté sans bornes ne vous est jamais venue. Sans doute, vous l’eussiez repoussée comme une mauvaise pensée.

Moi, je suis née sous le toit d’une vieille masure inhabitée, au coin d’un bois: le premier bruit qui ait frappé mon oreille, c’est celui du vent dans les arbres; il faut que j’entende encore ce bruit. Le premier souvenir de mes yeux est d’avoir vu mes frères, après s’être longtemps balancés sur le bord du nid, aux cris de notre mère inquiète qui les encourageait pourtant, prendre enfin hardiment leur vol pour ne plus revenir. Il faut que je m’envole comme eux.

Tandis que je faisais ainsi une rude connaissance avec la vie, vous avez grandi et chanté. Ceux qui vous emprisonnaient vous nourrissaient en même temps, vous les bénissiez; moi, je les aurais maudits. Puis, quand le jour était beau, on mettait votre cage à la fenêtre, sans se soucier et sans craindre que ce rayon de soleil, qui y entrait péniblement, n’exaltât votre tête et ne vous fît rêver. Tout était pour le mieux, car l’âme n’était pas moins prisonnière que le corps. Le froid venu, vous ne voyiez plus rien que les jeux de votre petite geôlière, qui grandissait près de vous, esclave comme vous.

Et moi, je vivais de la même vie que ce peuple nomade, qui est le mien; je partageais ses dangers et ses fatigues, je subissais avec courage les privations de tout genre qui accompagnaient souvent nos voyages, je devenais forte à tout souffrir, et, pourvu que l’air ne me manquât pas, j’oubliais volontiers que je manquais de toute autre chose.

Enfin, vous avez accepté avec soumission et même avec reconnaissance l’époux qu’on vous a choisi, vous vous prêtez à ses moindres volontés, et vous vous trouvez heureuse de lui obéir, car il faut nécessairement que vous obéissiez à quelqu’un.

Vous êtes entourée d’enfants que vous aimez jusqu’à l’adoration; en un mot, vous êtes le modèle des épouses et des mères; mon ambition ne va pas si loin. S’il me fallait avoir autour de moi ces insupportables petits criards qui demandent toujours quelque chose, et ordinairement tous la même chose, je sens que je mourrais à la peine. Ce mari, qui vous charme, m’ennuierait profondément aussi. Hélas! l’amour a trop déchiré mon pauvre cœur, pendant le court séjour qu’il y a fait, pour que je n’aie pas pris la résolution de ne l’y laisser entrer jamais. Je sais bien que vous avez toujours opposé au récit de mes douleurs la légèreté avec laquelle s’était conclu notre engagement; vous avez attribué l’indigne abandon de mon séducteur au peu d’importance que j’avais semblé attacher moi-même à la durée d’une liaison qui, dans vos idées, doit être éternelle. Mais vous avez beau dire, ce n’est pas là qu’il faut chercher la source des malheurs dont nous sommes victimes. La société tout entière repose sur de mauvais fondements, et tant qu’on n’aura pas démoli, depuis le sommet jusqu’à la base, il n’y aura ni paix ni bonheur durables pour les intelligences supérieures et pour les âmes aimantes.