Dans le temps où il y avait en France ce qu’on appelait des châteaux forts, ce château avait été un château fort; c’est-à-dire qu’il avait vu pendant sa longue vie tout ce que les châteaux avaient coutume de voir dans ces temps-là. Il avait souvent été attaqué et souvent défendu, souvent pris et souvent repris.

Ces choses-là n’arrivent pas à un château, si fort qu’il soit, sans qu’il en résulte pour lui de notables altérations; aussi n’assurerais-je pas qu’à l’époque dont je parle il eût rien conservé de sa première architecture.

Il me suffira de dire qu’après avoir été pris et saccagé pour la dernière fois à la révolution de 93, qui épargna peu les châteaux, il fut bien près d’être restauré après celle de 1815, qui leur fut meilleure, à ce qu’il paraît. Malheureusement pour ce château, ce fut au moment où sa fortune commençait à se refaire qu’arriva cette fameuse révolution de 1830, qui vous a été si longuement racontée par l’honnête Lièvre dont les touchantes aventures ouvrent ce livre.

Le vieux manoir dut alors sortir de noblesse. Il dérogea et fut vendu à un banquier. Un banquier est un Homme qui est tenu d’avoir de l’argent, mais qui peut à toute force manquer de connaissances archéologiques. Aussi l’acheteur financier, tout en voulant du bien à sa nouvelle propriété, lui porta-t-il le dernier coup.

Il y mit les maçons!

En moins de rien les trous furent bouchés, les murs blanchis, et au moyen d’une terrasse (renaissance!) qu’on crut mettre en rapport avec ce qui restait, la chapelle elle-même fut utilisée, et profanée! On en fit une de ces cages à compartiments dans lesquelles les hommes emprisonnent volontairement les trois quarts de leur existence, en haine sans doute de ce que Dieu a fait pour ses créatures: le ciel, l’air et la liberté.

Un banquier.

Pourtant l’antique castel ne fut pas rebâti dans son entier. Le banquier s’était contenté, en Homme qui sait le prix de l’argent, d’en relever une partie seulement. Tous les styles d’ailleurs furent mêlés selon l’usage: les étages supérieurs étaient d’architecture romane, et les étages inférieurs d’architecture gothique; ce qui pouvait donner à entendre qu’on avait bâti les toits d’abord et les fondements tout à la fin. Ces barbarismes feront, je l’espère, frémir tous les architectes, et aussi les Castors, auxquels les Hommes ont volé les éléments de leur sévère architecture byzantine.

Ceci n’empêcha pas que cette restauration bourgeoise fît grand bruit dans le pays, et beaucoup d’honneur au maçon qui avait si intrépidement mené à fin cette œuvre d’artiste.